De la valeur

Frédéric Bastiat

http://bastiat.org/

Chapitre V des Harmonies Économiques

Dissertation, ennui. — Dissertation sur la valeur, ennui sur ennui.

Aussi quel novice écrivain, placé en face d’un problème économique, n’a essayé de le résoudre, abstraction faite de toute définition de la valeur ?

Mais il n’aura pas tardé à reconnaître combien ce procédé est insuffisant. La théorie de la valeur est à l’économie politique ce que la numération est à l’arithmétique. Dans quels inextricables embarras ne se serait pas jeté Bezout, si, pour épargner quelque fatigue à ses élèves, il eût entrepris de leur enseigner les quatre règles et les proportions, sans leur avoir préalablement expliqué la valeur que les chiffres empruntent à leur figure ou à leur position ?

Si encore le lecteur pouvait pressentir les belles conséquences qui se déduisent de la théorie de la valeur ! Il accepterait l’ennui de ces premières notions, comme on se résigne à étudier péniblement les éléments de la géométrie, en vue du magnifique champ qu’ils ouvrent à notre intelligence.

Mais cette sorte de prévision intuitive n’est pas possible. Plus je me donnerai de soins pour distinguer la valeur, soit de l’utilité, soit du travail, pour montrer combien il était naturel que la science commençât par trébucher à ces écueils, plus, sans doute, on sera porté à ne voir dans cette délicate discussion que de stériles et oiseuses subtilités, bonnes tout au plus à satisfaire la curiosité des hommes du métier.

Vous recherchez laborieusement, me dira-t-on, si la richesse est dans l’utilité des choses, ou dans leur valeur, ou dans leur rareté. N’est-ce pas une question, comme celle de l’école : la forme est-elle dans la substance ou dans l’accident ? Et ne craignez-vous pas qu’un Molière de carrefour ne vous expose aux risées du public des Variétés ?

Et cependant, je dois le dire : au point de vue économique, société c’est échange. La première création de l’échange, c’est la notion de valeur, en sorte que toute vérité ou toute erreur introduite dans les intelligences par ce mot est une vérité ou une erreur sociale.

J’entreprends de montrer dans cet écrit l’harmonie des lois providentielles qui régissent la société humaine. Ce qui fait que ces lois sont harmoniques et non discordantes, c’est que tous les principes, tous les mobiles, tous les ressorts, tous les intérêts concourent vers un grand résultat final, que l’humanité n’atteindra jamais à cause de son imperfection native, mais dont elle approchera toujours, en vertu de sa perfectibilité indomptable ; et ce résultat est : le rapprochement indéfini de toutes les classes vers un niveau qui s’élève toujours ; en d’autres termes : l’égalisation des individus dans l’amélioration générale.

Mais pour réussir il faut que je fasse comprendre deux choses, savoir :

1° Que l’utilité tend à devenir de plus en plus gratuite, commune, en sortant progressivement du domaine de l’appropriation individuelle.

2° Que la valeur, au contraire, seule appropriable, seule constituant la propriété de droit et de fait, tend à diminuer de plus en plus relativement à l’utilité à laquelle elle est attachée.

En sorte que, si elle est bien faite, une telle démonstration, fondée sur la propriété, mais seulement sur la propriété de la valeur, et sur la communauté, mais seulement sur la communauté de l’utilité, une telle démonstration, dis-je, doit satisfaire et concilier toutes les écoles, en leur concédant que toutes ont entrevu la vérité, mais la vérité partielle prise à des points de vue divers.

Économistes, vous défendez la propriété. Il n’y a, dans l’ordre social, d’autre propriété que celle des valeurs, et celle-là est inébranlable.

Communistes, vous rêvez la communauté. Vous l’avez. L’ordre social rend toutes les utilités communes, à la condition que l’échange des valeurs appropriées soit libre.

Vous ressemblez à des architectes qui disputent sur un monument dont chacun n’a observé qu’une face. Ils ne voient pas mal, mais ils ne voient pas tout. Pour les mettre d’accord, il ne faut que les décider à faire le tour de l’édifice.

Mais cet édifice social, comment le pourrais-je reconstruire aux yeux du public, dans toute sa belle harmonie, si je rejette ses deux pierres angulaires : utilité, valeur ? Comment pourrais-je amener la désirable conciliation de toutes les écoles sur le terrain de la vérité, si je recule devant l’analyse de ces deux idées, alors que la dissidence est née de la malheureuse confusion qui en a été faite ?

Cette manière d’exorde était nécessaire pour déterminer, s’il se peut, le lecteur à un instant d’attention, de fatigue, et probablement, hélas ! d’ennui. Ou je me fais bien illusion, ou la consolante beauté des conséquences rachètera la sécheresse des prémisses. Si Newton s’était laissé rebuter, à l’origine, par le dégoût des premières études mathématiques, jamais son cœur n’eût battu d’admiration à l’aspect des harmonies de la mécanique céleste ; et je soutiens qu’il suffit de traverser virilement quelques notions élémentaires, pour reconnaître que Dieu n’a pas déployé, dans la mécanique sociale, moins de bonté touchante, d’admirable simplicité et de magnifique splendeur.

 

Dans le premier chapitre nous avons vu que l’homme est passif et actif ; que le besoin et la satisfaction, n’affectant que la sensibilité, étaient, de leur nature, personnels, intimes, intransmissibles ; que l’effort, au contraire, lien entre le besoin et la satisfaction, moyen entre le principe et la fin, partant de notre activité, de notre spontanéité, de notre volonté, était susceptible de conventions, de transmission. Je sais qu’on pourrait, au point de vue métaphysique, contester cette assertion et soutenir que l’effort aussi est personnel. Je n’ai pas envie de m’engager sur le terrain de l’idéologie, et j’espère que ma pensée sera admise sans controverse sous cette forme vulgaire : nous ne pouvons sentir les besoins des autres ; nous ne pouvons sentir les satisfactions des autres ; mais nous pouvons nous rendre service les uns aux autres.

C’est cette transmission d’efforts, cet échange de services qui fait la matière de l’économie politique, et, puisque, d’un autre côté, la science économique se résume dans le mot valeur, dont elle n’est que la longue explication, il s’ensuit que la notion de valeur sera imparfaitement, faussement conçue, si on la fonde sur les phénomènes extrêmes qui s’accomplissent dans notre sensibilité : besoins et satisfactions, phénomènes intimes, intransmissibles, incommensurables d’un individu à l’autre, au lieu de la fonder sur les manifestations de notre activité, sur les efforts, sur les services réciproques qui s’échangent, parce qu’ils sont susceptibles d’être comparés, appréciés, évalués, et qui sont susceptibles d’être évalués précisément parce qu’ils s’échangent.

Dans le même chapitre, nous sommes arrivés à ces formules :

« L’utilité (la propriété qu’ont certains actes ou certaines choses de nous servir) est composée : une partie est due à l’action de la nature, une autre à l’action de l’homme. » — « Il reste d’autant moins à faire au travail humain, pour un résultat donné, que la nature a plus fait. » — « La coopération de la nature est essentiellement gratuite ; la coopération de l’homme, intellectuelle ou matérielle, échangée ou non, collective ou solitaire, est essentiellement onéreuse, ainsi que l’implique ce mot même : effort. »

Et comme ce qui est gratuit ne saurait avoir de valeur, puisque l’idée de valeur implique celle d’acquisition à titre onéreux, il s’ensuit que la notion de valeur sera encore mal conçue si on l’étend, en tout ou partie, aux dons ou à la coopération de la nature, au lieu de la restreindre exclusivement à la coopération humaine.

Ainsi, de deux côtés, par deux routes différentes, nous arrivons à cette conclusion que la valeur doit avoir trait aux efforts que font les hommes pour donner satisfaction à leurs besoins.

Au troisième chapitre, nous avons constaté que l’homme ne pouvait vivre dans l’isolement. Mais si, par la pensée, nous évoquons cette situation chimérique, cet état contre nature que le xviiie siècle exaltait sous le nom d’état de nature, nous ne tardons pas à reconnaître qu’il ne révèle pas encore la notion de valeur, bien qu’il présente cette manifestation de notre principe actif que nous avons appelée effort. La raison en est simple : valeur implique comparaison, appréciation, évaluation, mesure. Pour que deux choses se mesurent l’une par l’autre, il faut qu’elles soient commensurables, et pour cela il faut qu’elles soient de même nature. Dans l’isolement, à quoi pourrait-on comparer l’effort ? au besoin, à la satisfaction ? Cela ne peut conduire qu’à lui reconnaître plus ou moins d’à-propos, d’opportunité. Dans l’état social, ce que l’on compare (et c’est de cette comparaison que naît l’idée de valeur), c’est l’effort d’un homme à l’effort d’un autre homme, deux phénomènes de même nature et par conséquent commensurables [1].

Ainsi la définition du mot valeur, pour être juste, doit avoir trait non-seulement aux efforts humains, mais encore à ces efforts échangés ou échangeables. L’échange fait plus que de constater et mesurer les valeurs, il leur donne l’existence. Je ne veux pas dire qu’il donne l’existence aux actes et aux choses qui s’échangent, mais il la donne à la notion de valeur.

Or quand deux hommes se cèdent mutuellement leur effort actuel, ou les résultats de leurs efforts antérieurs, ils se servent l’un l’autre, ils se rendent réciproquement service.

Je dis donc : La valeur, c’est le rapport de deux services échangés.

L’idée de valeur est entrée dans le monde la première fois qu’un homme ayant dit à son frère : Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi, — ils sont tombés d’accord ; car alors pour la première fois on a pu dire : Les deux services échangés se valent.

Il est assez singulier que la vraie théorie de la valeur, qu’on cherche en vain dans maint gros livre, se rencontre dans la jolie fable de Florian, l’Aveugle et le Paralytique :

            Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère
…………………………………… À nous deux
nous possédons le bien à chacun nécessaire.
            J’ai des jambes, et vous des yeux.
Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

Voilà la valeur trouvée et définie. La voilà dans sa rigoureuse exactitude économique, sauf le trait touchant relatif à l’amitié, qui nous transporte dans une autre sphère. On conçoit que deux malheureux se rendent réciproquement service, sans trop rechercher lequel des deux remplit le plus utile emploi. La situation exceptionnelle imaginée par le fabuliste explique assez que le principe sympathique, agissant avec une grande puissance, vienne absorber pour ainsi dire l’appréciation minutieuse des services échangés, appréciation indispensable pour dégager complétement la notion de valeur. Aussi elle apparaîtrait entière si tous les hommes ou la plupart d’entre eux étaient frappés de paralysie ou de cécité, car alors l’inexorable loi de l’offre et de la demande prendrait le dessus, et, faisant disparaître le sacrifice permanent accepté par celui qui remplit le plus utile emploi, elle replacerait la transaction sur le terrain de la justice.

Nous sommes tous aveugles ou perclus en quelque point. Nous comprenons bientôt qu’en nous entr’aidant la charge des malheurs en sera plus légère. De là l’échange. Nous travaillons pour nous nourrir, vêtir, abriter, éclairer, guérir, défendre, instruire les uns les autres. De là les services réciproques. Ces services, nous les comparons, nous les discutons, nous les évaluons : de là la valeur.

Une foule de circonstances peuvent augmenter l’importance relative d’un service. Nous le trouvons plus ou moins grand, selon qu’il nous est plus ou moins utile, que plus ou moins de personnes sont disposées à nous le rendre, qu’il exige d’elles plus ou moins de travail, de peine, d’habileté, de temps, d’études préalables, qu’il nous en épargne plus ou moins à nous-mêmes. Non-seulement la valeur dépend de ces circonstances, mais encore du jugement que nous en portons ; car il peut arriver, et il arrive souvent, que nous estimons très-haut un service, parce que nous le jugeons fort utile, tandis qu’en réalité il nous est nuisible. C’est pour cela que la vanité, l’ignorance, l’erreur ont leur part d’influence sur ce rapport essentiellement élastique et mobile que nous nommons valeur, et l’on peut affirmer que l’appréciation des services tend à se rapprocher d’autant plus de la vérité et de la justice absolue, que les hommes s’éclairent, se moralisent et se perfectionnent davantage.

On a jusqu’ici cherché le principe de la valeur dans une de ces circonstances qui l’augmentent ou qui la diminuent : matérialité, durée, utilité, rareté, travail, difficulté d’acquisition, jugement, etc. ; fausse direction imprimée dès l’origine à la science, car l’accident qui modifie le phénomène n’est pas le phénomène. De plus, chaque auteur s’est fait pour ainsi dire le parrain d’une de ces circonstances qu’il croyait prépondérante, résultat auquel on arrive toujours à force de généraliser ; car tout est dans tout, et il n’y a rien qu’on ne puisse faire entrer dans un mot à force d’en étendre le sens. Ainsi le principe de la valeur est, pour Smith, dans la matérialité et la durée, pour Say dans l’utilité, pour Ricardo dans le travail, pour Senior dans la rareté, pour Storch dans le jugement, etc.

Qu’est-il arrivé et que devait-il arriver ? C’est que ces auteurs ont innocemment porté atteinte à l’autorité et à la dignité de la science, en paraissant se contredire, quand, au fond, ils avaient raison chacun à son point de vue. En outre, ils ont enfoncé la première notion de l’économie politique dans un dédale de difficultés inextricables, car les mêmes mots ne représentaient plus pour les auteurs les mêmes idées ; et, d’ailleurs, quoiqu’une circonstance fût proclamée fondamentale, les autres agissaient d’une manière trop évidente pour ne pas se faire faire place, et l’on voyait les définitions s’allonger sans cesse.

Ce livre n’est pas destiné à la controverse, mais à l’exposition. Je montre ce que je vois, et non ce que les autres ont vu. Je ne pourrai m’empêcher cependant d’appeler l’attention du lecteur sur les circonstances dans lesquelles on a cherché le fondement de la valeur. Mais avant, je dois la faire poser elle-même devant lui dans une série d’exemples. C’est par des applications diverses que l’esprit saisit une théorie.

Je montrerai comment tout se réduit à un troc de services. Je prie seulement qu’on se rappelle ce qui a été dit du troc dans le chapitre précédent. Il est rarement simple ; quelquefois il s’accomplit par circulation entre plusieurs contractants, plus souvent par l’intermédiaire de la monnaie, et il se décompose alors en deux facteurs, vente et achat ; mais comme cette complication ne change pas sa nature, il me sera permis, pour plus de facilité, de supposer le troc immédiat et direct. Cela ne peut nous induire à aucune méprise sur la nature de la valeur.

 

Nous naissons tous avec un impérieux besoin matériel qui doit être satisfait sous peine de mort, celui de respirer. D’un autre côté, nous sommes tous plongés dans un milieu qui pourvoit à ce besoin, en général, sans l’intervention d’aucun effort de notre part. L’air atmosphérique a donc de l’utilité sans avoir de valeur. Il n’a pas de valeur, parce que, ne donnant lieu à aucun effort, il n’est l’occasion d’aucun service. Rendre service à quelqu’un, c’est lui épargner une peine ; et là où il n’y a pas de peine à prendre pour réaliser la satisfaction, il n’y en a pas à épargner.

Mais si un homme descend au fond d’un fleuve, dans une cloche à plongeur, un corps étranger s’interpose entre l’air et ses poumons ; pour rétablir la communication, il faut mettre la pompe en mouvement ; il y a là un effort à faire, une peine à prendre ; certes, cet homme y sera tout disposé, car il y va de la vie, et il ne saurait se rendre à lui-même un plus grand service.

Au lieu de faire cet effort, il me prie de m’en charger, et pour m’y déterminer il s’engage à prendre lui-même une peine dont je recueillerai la satisfaction. Nous débattons et concluons. Que voyons-nous ici ? Deux besoins, deux satisfactions qui ne se déplacent pas ; deux efforts qui sont l’objet d’une transaction volontaire, deux services qui s’échangent, et la valeur apparaît.

Maintenant on dit que l’utilité est le fondement de la valeur ; et comme l’utilité est inhérente à l’air, on induit l’esprit à penser qu’il en est de même de la valeur. Il y a là évidente confusion. L’air, par sa constitution, a des propriétés physiques en harmonie avec un de nos organes physiques, le poumon. Ce que j’en puise dans l’atmosphère pour en remplir la cloche à plongeur ne change pas de nature, c’est toujours de l’oxygène et de l’azote ; aucune nouvelle qualité physique ne s’y est combinée, aucun réactif n’en ferait sortir un élément nouveau appelé valeur. La vérité est que celle-ci naît exclusivement du service rendu.

Quand on pose cet axiome : L’utilité est le fondement de la valeur, si l’on entend dire : le service a de la valeur parce qu’il est utile à celui qui le reçoit et le paye, je ne disputerai pas. C’est là un truisme dont le mot service tient suffisamment compte.

Mais ce qu’il ne faut pas confondre, c’est l’utilité de l’air avec l’utilité du service. Ce sont là deux utilités distinctes, d’un autre ordre, d’une autre nature, qui n’ont entre elles aucune proportion, aucun rapport nécessaire. Il y a des circonstances où je puis, avec un très-léger effort, en lui épargnant une peine insignifiante, en lui rendant par conséquent un très-mince service, mettre à la portée de quelqu’un une substance d’une très-grande utilité intrinsèque.

Chercherons-nous à savoir comment les deux contractants s’y prendront pour évaluer le service que l’un rend à l’autre en lui envoyant de l’air ? Il faut un point de comparaison, et il ne peut être que dans le service que le plongeur s’est engagé à rendre en retour. Leur exigence réciproque dépendra de leur situation respective, de l’intensité de leurs désirs, de la facilité plus ou moins grande de se passer l’un de l’autre, et d’une foule de circonstances qui démontrent que la valeur est dans le service, puisqu’elle s’accroît avec lui.

Et si le lecteur veut prendre cette peine, il lui sera facile de varier cette hypothèse, de manière à reconnaître que la valeur n’est pas nécessairement proportionnelle à l’intensité des efforts ; remarque que je place ici comme une pierre d’attente qui a sa destination, car j’ai à prouver que la valeur n’est pas plus dans le travail que dans l’utilité.

 

Il a plu à la nature de m’organiser de telle façon que je mourrai si je ne me désaltère de temps en temps, et la source est à une lieue du village. C’est pourquoi tous les matins je me donne la peine d’aller chercher ma petite provision d’eau, car c’est à l’eau que j’ai reconnu ces qualités utiles qui ont la propriété de calmer la souffrance qu’on appelle la soif. — Besoin, effort, satisfaction, tout s’y trouve. Je connais l’utilité, je ne connais pas encore la valeur [2].

Cependant, mon voisin allant aussi à la fontaine, je lui dis : « Épargnez-moi la peine de faire le voyage ; rendez-moi le service de me porter de l’eau. Pendant ce temps, je ferai quelque chose pour vous, j’enseignerai à votre enfant à épeler. » Il se trouve que cela nous arrange tous deux. Il y a là échange de deux services, et l’on peut dire que l’un vaut l’autre. Remarquez que ce qui a été comparé ici, ce sont les deux efforts, et non les deux besoins et les deux satisfactions ; car d’après quelle mesure comparerait-on l’avantage de boire à celui de savoir épeler ? [3]

Bientôt, je dis à mon voisin : « Votre enfant m’importune, j’aime mieux faire autre chose pour vous ; vous continuerez à me porter de l’eau, et je vous donnerai cinq sous. » Si la proposition est agréée, l’économiste, sans craindre de se tromper, pourra dire : Le service vaut cinq sous.

Plus tard, mon voisin n’attend plus ma requête. Il sait, par expérience, que tous les jours j’ai besoin de boire. Il va au-devant de mes désirs. Du même coup il pourvoit d’autres villageois. Bref, il se fait marchand d’eau. Alors on commence à s’exprimer ainsi : l’eau vaut cinq sous.

Mais, en vérité, l’eau a-t-elle changé de nature ? La valeur, qui était tout à l’heure dans le service, s’est-elle matérialisée, pour aller s’incorporer dans l’eau et y ajouter un nouvel élément chimique ? Une légère modification dans la forme des arrangements intervenus entre mon voisin et moi, a-t-elle eu la puissance de déplacer le principe de la valeur et d’en changer la nature ? Je ne suis pas assez puriste pour m’opposer à ce qu’on dise : l’eau vaut cinq sous, comme on dit : le soleil se couche. Mais il faut qu’on sache que ce sont là des métonymies ; que les métaphores n’affectent pas la réalité des faits ; que, scientifiquement, puisqu’enfin nous faisons de la science, la valeur ne réside pas plus dans l’eau que le soleil ne se couche dans la mer.

Laissons donc aux choses les qualités qui leur sont propres : à l’eau, à l’air, l’utilité ; aux services, la valeur. Disons : c’est l’eau qui est utile, parce qu’elle a la propriété d’apaiser la soif ; c’est le service qui vaut, parce qu’il est le sujet de la convention débattue. Cela est si vrai que si la source s’éloigne ou se rapproche, l’utilité de l’eau reste la même, mais la valeur augmente ou diminue. Pourquoi ? Parce que le service est plus grand ou plus petit. La valeur est donc dans le service, puisqu’elle varie avec lui et comme lui.

 

Le diamant joue un grand rôle dans les livres des économistes. Il s’en servent pont élucider les lois de la valeur ou pour signaler les prétendues perturbations de ces lois. C’est une arme brillante avec laquelle toutes les écoles se combattent. L’école anglaise dit-elle : « La valeur est dans le travail, » l’école française lui montre un diamant : « Voilà, dit-elle, un produit qui n’exige aucun travail et renferme une valeur immense. » L’école française affirme-t-elle que la valeur est dans l’utilité, aussitôt l’école anglaise met en opposition le diamant avec l’air, la lumière et l’eau. « L’air est fort utile, dit-elle, et n’a pas de valeur ; le diamant n’a qu’une utilité fort contestable et vaut plus que toute l’atmosphère. » Et le lecteur de dire, comme Henri IV : ils ont, ma foi, tous deux raison. Enfin, on finit par s’accorder dans cette erreur, qui surpasse les deux autres : Il faut avouer que Dieu met de la valeur dans ses œuvres et qu’elle est matérielle.

Ces anomalies s’évanouissent, ce me semble, devant ma simple définition, qui est confirmée plutôt qu’infirmée par l’exemple en question.

Je me promène au bord de la mer. Un heureux hasard me fait mettre la main sur un superbe diamant. Me voilà en possession d’une grande valeur. Pourquoi ? Est-ce que je vais répandre un grand bien dans l’humanité ? Serait-ce que je me sois limé à un long et rude travail ? Ni l’un ni l’autre. Pourquoi donc ce diamant a-t-il tant de valeur ? C’est sans doute que celui à qui je le cède estime que je lui rends un grand service, d’autant plus grand que beaucoup de gens riches le recherchent et que moi seul puis le rendre. Les motifs de son jugement sont controversables, soit. Ils naissent de la vanité, de l’orgueil, soit encore. Mais ce jugement existe dans la tête d’un homme disposé à agir en conséquence, et cela suffit.

Bien loin qu’ici le jugement soit fondé sur une raisonnable appréciation de l’utilité, on pourrait dire que c’est tout le contraire. Montrer qu’elle sait faire de grands sacrifices pour l’inutile, c’est précisément le but que se propose l’ostentation.

Bien loin que la valeur ait ici une proportion nécessaire avec le travail accompli par celui qui rend le service, on peut dite qu’elle est plutôt proportionnelle au travail épargné à celui qui le reçoit ; c’est du reste la loi des valeurs, loi générale et qui n’a pas été, que je sache, observée par les théoriciens, quoiqu’elle gouverne la pratique universelle. Nous dirons plus tard par quel admirable mécanisme la valeur tend à se proportionner au travail quand il est libre ; mais il n’en est pas moins vrai qu’elle a son principe moins dans l’effort accompli par celui qui sert que dans l’effort épargné à celui qui est servi.

En effet, la transaction relative à notre pierre précieuse suppose le dialogue suivant :

— Monsieur, cédez-moi votre diamant.

— Monsieur, je veux bien ; cédez-moi en échange votre travail de toute une année.

— Mais, Monsieur, vous n’avez pas sacrifié à votre acquisition une minute.

— Eh bien, Monsieur, tâchez de rencontrer une minute semblable.

— Mais, en bonne justice, nous devrions échanger à travail égal.

— Non, en bonne justice, vous appréciez vos services et moi les miens. Je ne vous force pas ; pourquoi me forceriez-vous ? Donnez-moi un an tout entier, ou cherchez vous-même un diamant.

— Mais cela m’entraînerait à dix ans de pénibles recherches, sans compter une déception probable au bout. Je trouve plus sage, plus profitable d’employer ces dix ans d’une autre manière.

— C’est justement pour cela que je crois vous rendre encore service en ne vous demandant qu’un an. Je vous en épargne neuf, et voilà pourquoi j’attache beaucoup de valeur à ce service. Si je vous parais exigeant, c’est que vous ne considérez que le travail que j’ai accompli ; mais considérez aussi celui que je vous épargne, et vous me trouverez débonnaire.

— Il n’en est pas moins vrai que vous profitez d’un travail de la nature.

— Et si je vous cédais ma trouvaille pour rien ou pour peu de chose, c’est vous qui en profiteriez. D’ailleurs, si ce diamant a beaucoup de valeur, ce n’est pas parce que la nature l’élabore depuis le commencement des siècles, autant elle en fait pour la goutte de rosée.

— Oui, mais si les diamants étaient aussi nombreux que les gouttes de rosée, vous ne me feriez pas la loi.

— Sans doute, parce qu’en ce cas vous ne vous adresseriez pas à moi, ou vous ne seriez pas disposé à me récompenser chèrement pour un service que vous pourriez vous rendre si facilement à vous-même.

Il résulte de ce dialogue que la valeur, que nous avons vu n’être ni dans l’eau ni dans l’air, n’est pas davantage dans le diamant ; elle est tout entière dans les services rendus et reçus à l’occasion de ces choses, et déterminée par le libre débat des contractants.

Prenez la collection des économistes ; lisez, comparez toutes les définitions. S’il y en a une qui aille à l’air et au diamant, à deux cas en apparence si opposés, jetez ce livre au feu. Mais si la mienne, toute simple qu’elle est, résout la difficulté ou plutôt la fait disparaître, lecteur, en bonne conscience, vous êtes tenu d’aller jusqu’au bout, car ce ne peut être en vain qu’une bonne étiquette est placée à l’entrée de la science.

 

Qu’il me soit permis de multiplier ces exemples, tant pour élucider ma pensée que pour familiariser le lecteur avec une définition nouvelle. En le montrant sous tous ses aspects, cet exercice sur le principe prépare d’ailleurs la voie à l’intelligence des conséquences, qui seront, j’ose l’annoncer, aussi importantes qu’inattendues.

 

Parmi les besoins auxquels nous assujettit notre constitution physique se trouve celui de l’alimentation, et un des objets les plus propres à le satisfaite, c’est le pain.

Naturellement, comme le besoin de manger est en moi, je devrais faire toutes les opérations relatives à la production de la quantité de pain qui m’est nécessaire. Je puis d’autant moins exiger de mes frères qu’ils me rendent gratuitement ce service, qu’ils sont eux-mêmes soumis au même besoin et condamnés au même effort.

Si je faisais moi-même mon pain, j’aurais à me livrer à un travail infiniment plus compliqué, mais tout à fait analogue à celui que m’impose la nécessité d’aller chercher l’eau à la source. En effet, les éléments du pain existent partout dans la nature. Selon la judicieuse observation de J.-B. Say, il n’y a ni nécessité ni possibilité pour l’homme de rien créer. Gaz, sels, électricité, force végétale, tout cela existe ; il s’agit pour moi de réunir, aider, combiner, transporter, en me servant de ce grand laboratoire qu’on nomme la terre, et dans lequel s’accomplissent des mystères dont à peine la science humaine a soulevé le voile. Si l’ensemble des opérations auxquelles je me livre, à la poursuite de mon but, est fort compliqué, chacune d’elles, prise isolément, est aussi simple que l’action d’aller puiser à la fontaine l’eau que la nature y a mise. Chacun de mes efforts n’est donc autre chose qu’un service que je me rends à moi-même ; et si, par convention librement débattue, il arrive que d’autres personnes m’épargnent quelques-uns ou la totalité de ces efforts, ce sont autant de services que je reçois. L’ensemble de ces services, comparés à ceux que je rends en retour, constituent la valeur du pain et la déterminent.

Un intermédiaire commode est survenu pour faciliter cet échange de services, et même pour en mesurer l’importance relative : c’est la monnaie. Mais le fond des choses reste le même, comme la transmission des forces est soumise à la même loi, qu’elle s’opère par un ou plusieurs engrenages.

Cela est si vrai que, lorsque le pain vaut quatre sous, par exemple, si un bon teneur de livres voulait décomposer cette valeur, il parviendrait à retrouver, à travers des transactions fort multipliées sans doute, tous ceux dont les services ont concouru à la former, tous ceux qui ont épargné une peine à celui qui, en définitive, paye parce qu’il consommera. Il trouvera d’abord le boulanger, qui en retient un vingtième, et sur ce vingtième rémunère le maçon qui a bâti son four, le bûcheron qui a préparé ses fagots, etc. ; viendra ensuite le meunier, qui recevra non seulement la récompense de son propre travail, mais de quoi rembourser le carrier qui a fait la meule, le terrassier qui a élevé les digues, etc. D’autres parties de la valeur totale iront au batteur en grange, au moissonneur, au laboureur, au semeur, jusqu’à ce que compte soit rendu de la dernière obole. Il n’y en a pas une, une seule, qui ira rémunérer Dieu ou la nature. Une telle supposition est absurde par elle-même, et cependant elle est impliquée rigoureusement dans la théorie des économistes qui attribuent à la matière ou aux forces naturelles une part quelconque dans la valeur du produit. Non, encore ici, ce qui vaut, ce n’est pas le pain, c’est la série des services par lesquels il est mis à ma portée.

Il est bien vrai que, parmi les parties élémentaires de la valeur du pain, notre teneur de livres en rencontrera une qu’il aura peine à rattacher à un service, du moins à un service exigeant un effort. Il trouvera que sur ces vingt centimes, il y en a un ou deux qui sont la part du propriétaire du sol, de celui qui détient le laboratoire. Cette petite portion de la valeur du pain constitue ce qu’on nomme la rente de la terre, et, trompé par la locution, par cette métonymie que nous retrouvons encore ici, notre comptable sera peut-être tenté de croire que cette part est afférente à des agents naturels, au sol lui-même.

Je soutiens que, s’il est habile, il découvrira que c’est encore le prix de services très-réels, de même nature que tous les autres. C’est ce qui sera démontré avec la dernière évidence quand nous traiterons de la propriété foncière. Pour le moment, je ferai remarquer que je ne m’occupe pas ici de la propriété, mais de la valeur. Je ne recherche pas si tous les services sont réels, légitimes, et si des hommes sont parvenus à se faire payer pour des services qu’ils ne rendent pas. Eh, mon Dieu ! le monde est plein de telles injustices, parmi lesquelles ne doit pas figurer la rente.

Tout ce que j’ai à démontrer ici, c’est que la prétendue valeur des choses n’est que la valeur des services, réels ou imaginaires, reçus et rendus à leur occasion ; qu’elle n’est pas dans les choses mêmes, pas plus dans le pain que dans le diamant, ou dans l’eau ou dans l’air ; qu’aucune part de rémunération ne va à la nature ; qu’elle se distribue tout entière, par le consommateur définitif, entre des hommes, et qu’elle ne peut leur être par lui accordée que parce qu’ils lui ont rendu des services, sauf le cas de fraude ou de violence.

Deux hommes jugent que la glace est une bonne chose en été, et la houille une meilleure chose en hiver. Elles répondent à deux de nos besoins : l’une nous rafraîchit, l’autre nous réchauffe. Ne nous lassons pas de faire remarquer que l’utilité de ces corps consiste en certaines propriétés matérielles, qui sont en rapport de convenance avec nos organes matériels. Remarquons en outre que, parmi ces propriétés, que la physique et la chimie pourraient énumérer, ne se trouve pas la valeur, ni rien de semblable. Comment donc est-on arrivé à penser que la valeur était dans la matière et matérielle ?

Si nos deux personnages se veulent satisfaire sans se concerter, chacun d’eux travaillera à faire sa double provision. S’ils s’entendent, l’un ira chercher de la houille pour deux dans la mine, l’autre de la glace pour deux dans la montagne. Mais en ce cas, il y aura lieu à convention. Il faudra bien régler le rapport des deux services échangés. On tiendra compte de toutes les circonstances : difficultés à vaincre, dangers à braver, temps à perdre, peine à prendre, habileté à déployer, chances à courir, possibilité de se satisfaire d’une autre façon, etc. Quand on sera d’accord, l’économiste dira : Les deux services échangés se valent ; la langue vulgaire, par métonymie : Telle quantité de houille vaut telle quantité de glace, comme si la valeur avait matériellement passé dans les corps. Mais il est aisé de reconnaître que si la locution vulgaire suffit pour exprimer les résultats, l’expression scientifique révèle seule la vérité des causes.

Au lieu de deux services et deux personnes, la convention peut en embrasser un grand nombre, substituant l’échange composé au troc simple. En ce cas, la monnaie interviendra pour faciliter l’exécution. Ai-je besoin de dire que le principe de la valeur n’en sera ni déplacé ni changé ?

 

Mais je dois ajouter une observation à propos de la houille. Il se peut qu’il n’y ait qu’une mine dans le pays, et qu’un homme s’en soit emparé. Si cela est, cet homme fera la loi, c’est-à-dire qu’il mettra à haut prix ses services ou ses prétendus services.

Nous n’en sommes pas encore à la question de droit et de justice, à séparer les services loyaux des services frauduleux. Cela viendra. Ce qui importe en ce moment, c’est de consolider la vraie théorie de la valeur, et de la débarrasser d’une erreur dont la science économique est affectée. Quand nous disons : Ce que la nature a fait ou donné, elle l’a fait ou donné gratuitement, cela n’a pas par conséquent de valeur, — on nous répond en décomposant le prix de la houille ou de tout autre produit naturel. On reconnaît bien que ce prix, pour la plus grande partie, est afférent à des services humains. L’un a creusé la terre, l’autre a épuisé l’eau, celui-ci a monté le combustible, celui-là l’a transporté ; et c’est la totalité de ces travaux qui constitue, dit-on, presque toute la valeur. Cependant il reste encore une portion de valeur qui ne répond à aucun travail, à aucun service. C’est le prix de la houille gisant sous le sol, encore vierge, comme on dit, de tout travail humain ; il forme la part du propriétaire ; et puisque cette portion de valeur n’est pas de création humaine, il faut bien qu’elle soit de création naturelle.

Je repousse une telle conclusion, et je préviens le lecteur que, s’il l’admet de près ou de loin, il ne peut plus faire un pas dans la science. Non, l’action de la nature ne crée pas la valeur, pas plus que l’action de l’homme ne crée la matière. De deux choses l’une : ou le propriétaire a utilement concouru au résultat final et a rendu des services réels, et alors la part de valeur qu’il a attachée à la houille rentre dans ma définition ; ou bien il s’est imposé comme un parasite, et, en ce cas, il a eu l’adresse de se faire payer pour des services qu’il n’a pas rendus ; le prix de la houille s’est trouvé indûment augmenté. Cette circonstance prouve bien qu’une injustice s’est introduite dans la transaction, mais elle ne saurait renverser la théorie au point d’autoriser à dire que cette portion de valeur est matérielle, qu’elle est combinée, comme un élément physique, avec les dons gratuits de la Providence. En voici la preuve : qu’on fasse cesser l’injustice, si injustice il y a, et la valeur correspondante disparaîtra. Il n’en serait certes pas ainsi, si elle était inhérente à la matière et de création naturelle.

 

Passons maintenant à un de nos besoins les plus impérieux, celui de la sécurité.

Un certain nombre d’hommes abordent une plage inhospitalière. Ils se mettent à travailler. Mais chacun d’eux se trouve à chaque instant détourné de ses occupations par la nécessité de se défendre contre des bêtes féroces ou des hommes plus féroces encore. Outre le temps et les efforts qu’il consacre directement à sa défense, il en emploie beaucoup à se pourvoir d’armes et de munitions. On finit par reconnaître que la déperdition totale des efforts serait infiniment moindre, si quelques-uns, abandonnant les autres travaux, se chargeaient exclusivement de ce service. On y affecterait ceux qui ont le plus d’adresse, de courage et de vigueur. Ils se perfectionneraient dans un art dont ils feraient leur occupation constante ; et pendant qu’ils veilleraient sur le salut de la communauté, celle-ci recueillerait de ses travaux, désormais non interrompus, plus de satisfactions pour tous que ne lui en peut faire perdre le détournement de dix de ses membres. En conséquence, l’arrangement se fait. Que peut-on voir là, si ce n’est un nouveau progrès dans la séparation des occupations, amenant et exigeant un échange de services ?

Les services de ces militaires, soldats, miliciens, gardes, comme on voudra les appeler, sont-ils productifs ? Sans doute, puisque l’arrangement n’a eu lieu que pour augmenter le rapport des satisfactions totales aux efforts généraux.

Ont-ils une valeur ? Il le faut bien, puisqu’on les estime, on les cote, on les évalue, et, en définitive, on les paye par d’autres services auxquels ils sont comparés.

La forme sous laquelle cette rémunération est stipulée, le mode de cotisation, le procédé par lequel on arrive à débattre et conclure l’arrangement, rien de tout cela n’altère le principe. Y a-t-il efforts épargnés aux uns par les autres ? Y a-t-il satisfactions procurées aux uns par les autres ? En ce cas il y a services échangés, comparés, évalués, il y a valeur.

Ce genre de services amène souvent, au milieu des complications sociales, de terribles phénomènes. Comme la nature même des services qu’on demande à cette classe de travailleurs exige que la communauté remette en leurs mains la force, et une force capable de vaincre toutes les résistances, il peut arriver que ceux qui en sont dépositaires, en abusant, la tournent contre la communauté elle-même. — Il peut arriver encore que, tirant de la communauté des services proportionnés au besoin qu’elle a de sécurité, ils provoquent l’insécurité même, afin de se rendre plus nécessaires, et engagent leurs compatriotes, par une diplomatie trop habile, dans des guerres continuelles.

Tout cela s’est vu et se voit encore. Il en résulte, j’en conviens, d’énormes perturbations dans le juste équilibre des services réciproques. Mais il n’en résulte aucune altération dans le principe fondamental et la théorie scientifique de la valeur.

 

Encore un exemple ou deux. Je prie le lecteur de croire que je sens, au moins autant que lui, ce qu’il y a de fatigant et de lourd dans cette série d’hypothèses, toutes ramenant les mêmes preuves, aboutissant à la même conclusion, exprimée dans les mêmes termes. Il voudra bien comprendre que ce procédé, s’il n’est pas le plus divertissant, est au moins le plus sûr pour établir la vraie théorie de la valeur et dégager ainsi la route que nous aurons à parcourir.

Nous sommes à Paris. Dans cette vaste métropole fermentent beaucoup de désirs ; elle abonde aussi en moyens de les satisfaire. Une multitude d’hommes riches ou aisés se livrent à l’industrie, aux arts, à la politique ; et le soir, ils recherchent avec ardeur une heure de délassement. Parmi les plaisirs dont ils sont le plus avides, figure au premier rang celui d’entendre la belle musique de Rossini chantée par madame Malibran, ou l’admirable poésie de Racine interprétée par Rachel. Il n’y a que deux femmes, dans le monde entier, capables de procurer ces délicates et nobles jouissances ; et, à moins qu’on ne fasse intervenir la torture, ce qui probablement ne réussirait pas, il faut bien s’adresser à leur volonté. Ainsi les services qu’on attend de Malibran et de Rachel auront une grande valeur. Cette explication est bien prosaïque, elle n’en est pas moins vraie.

Qu’un opulent banquier veuille donc, pour gratifier sa vanité, faire entendre dans ses salons une de ces grandes artistes, il éprouvera, par expérience, que ma théorie est exacte de tous points. Il recherche une vive satisfaction, il la recherche avec ardeur ; une seule personne au monde peut la lui procurer. Il n’a d’autre moyen de l’y déterminer que d’offrir une rémunération considérable.

Quelles sont les limites extrêmes entre lesquelles oscillera la transaction ? Le banquier ira jusqu’au point où il préfère se priver de la satisfaction que de la payer ; la cantatrice, jusqu’au point où elle préfère la rémunération offerte à n’être pas rémunérée du tout. Ce point d’équilibre déterminera la valeur de ce service spécial, comme de tous les autres. Il se peut que, dans beaucoup de cas, l’usage fixe ce point délicat. On a trop de goût dans le beau monde pour marchander certains services. Il se peut même que la rémunération soit assez galamment déguisée pour voiler ce que la loi économique a de vulgarité. Cette loi ne plane pas moins sur cette transaction comme sur les transactions les plus ordinaires, et la valeur ne change pas de nature parce que l’expérience ou l’urbanité dispense de la débattre en toute rencontre.

Ainsi s’explique la grande fortune à laquelle peuvent parvenir les artistes hors ligne. Une autre circonstance les favorise. Leurs services sont de telle nature qu’ils peuvent les rendre, par un même effort, à une multitude de personnes. Quelque vaste que soit une enceinte, pourvu que la voix de Rachel la remplisse, chacun des spectateurs reçoit dans son âme toute l’impression qu’y peut faire naître une inimitable déclamation. On conçoit que c’est la base d’un nouvel arrangement. Trois, quatre mille personnes éprouvant le même désir peuvent s’entendre, se cotiser, et la masse des services que chacun apporte en tribut à la grande tragédienne fait équilibre au service unique rendu par elle à tous les auditeurs à la fois. Voilà la valeur.

Comme un grand nombre d’auditeurs s’entendent pour écouter, plusieurs acteurs peuvent s’entendre pour chanter un opéra ou représenter un drame. Des entrepreneurs peuvent intervenir pour dispenser les contractants d’une foule de petits arrangements accessoires. La valeur se multiplie, se complique, se ramifie, se distribue ; elle ne change pas de nature.

 

Terminons par ce qu’on nomme des cas exceptionnels. Ils sont l’épreuve des bonnes théories. Quand la règle est vraie, l’exception ne l’infirme pas, elle la confirme.

Voici un vieux prêtre qui chemine, pensif, bâton en main, bréviaire sous le bras. Que ses traits sont sereins ! que sa physionomie est expressive ! que son regard est inspiré ! Où va-t-il ? Ne voyez-vous pas ce clocher à l’horizon ? Le jeune desservant du village ne se fie pas encore à ses propres forces ; il a appelé à son aide le vieux missionnaire. Mais auparavant, il y avait quelques dispositions à prendre. Le prédicateur trouvera bien au presbytère le vivre et le couvert. Mais d’un carême à l’autre il faut vivre ; c’est la loi commune. Donc, M. le curé a provoqué, parmi les riches du village, une cotisation volontaire, modeste, mais suffisante, car le vieux pasteur n’a pas été exigeant, et à ce qu’on lui a écrit à ce sujet, il a répondu : « Du pain pour moi, voilà mon nécessaire ; une obole pour le pauvre, voilà mon superflu. »

Ainsi les préalables économiques sont remplis, car cette importune économie politique se glisse partout et se mêle à tout, et je crois, vraiment, que c’est elle qui a dit : « Nil humani a me alienum puto. »

Dissertons un peu sur cet exemple, bien entendu au point de vue qui nous occupe.

Voici bien un échange de services. D’un côté, un vieillard va consacrer son temps, sa force, ses talents, sa santé, à faire pénétrer quelque clarté dans l’intelligence d’un petit nombre de villageois, à relever leur niveau moral. D’un autre côté, du pain pour quelques jours, une superbe soutane d’alépine et un tricorne neuf sont assurés à l’homme de la parole.

Mais il y a autre chose ici. Il y a un assaut de sacrifices. Le vieux prêtre refuse tout ce qui ne lui est pas strictement indispensable. Cette maigre pitance, le desservant en prend la moitié à sa charge, et l’autre moitié, les Crésus du village en dispensent leurs frères, qui profiteront pourtant de la prédication.

Ces sacrifices infirment-ils notre définition de la valeur ? Pas le moins du monde. Chacun est libre de ne céder ses efforts qu’aux conditions qui lui conviennent. Si l’on est facile sur ces conditions, ou si même on n’en exige aucune, qu’en résulte-t-il ? Que le service, en conservant son utilité, perd de sa valeur. Le vieux prêtre est persuadé que ses efforts trouveront leur récompense ailleurs. Il ne tient pas à ce qu’ils la trouvent ici-bas. Il sait sans doute qu’il rend service à ses auditeurs en leur parlant, mais il croit aussi que ses auditeurs lui rendent service à lui-même en l’écoutant. Il suit de là que la transaction se fait sur des bases avantageuses à l’une des parties contractantes, du consentement de l’autre. Voilà tout. En général, les échanges de services sont déterminés et évalués par l’intérêt personnel. Mais ils le sont quelquefois, grâce au ciel, par le principe sympathique. Alors, ou nous cédons à autrui une satisfaction que nous avions le droit de nous réserver, ou nous faisons pour lui un effort que nous pouvions nous consacrer à nous-mêmes. La générosité, le dévouement, l’abnégation, sont des impulsions de notre nature qui, comme beaucoup d’autres circonstances, influent sur la valeur actuelle d’un service déterminé, mais qui ne changent pas la loi générale des valeurs.

 

En opposition avec ce consolant exemple, j’en pourrais placer d’un tout autre caractère. Pour qu’un service ait de la valeur dans le sens économique du mot, une valeur de fait, il n’est pas indispensable qu’il soit réel, consciencieux, utile : il suffit qu’on l’accepte et qu’on le paye par un autre service. Le monde est plein de gens qui font accepter et payer par le public des services d’un aloi plus que douteux. Tout dépend du jugement qu’on en porte, et c’est pourquoi la morale sera toujours le meilleur auxiliaire de l’économie politique.

Des fourbes parviennent à faire prévaloir une fausse croyance. Ils sont, disent-ils, les envoyés du ciel. Ils ouvrent à leur gré les portes du paradis ou de l’enfer. Quand cette croyance est bien enracinée : « Voici, disent-ils, de petites images auxquelles nous avons communiqué la vertu de rendre éternellement heureux ceux qui les porteront sur eux. Vous céder une de ces images, c’est vous rendre un immense service ; rendez-nous donc des services en retour. » Voilà une valeur créée. Elle tient à une fausse appréciation, dira-t-on ; cela est vrai. Autant on en peut dire de bien des choses matérielles et qui ont une valeur certaine, car elles trouveraient des acquéreurs, fussent-elles mises aux enchères. La science économique ne serait pas possible, si elle n’admettait comme valeurs que les valeurs judicieusement appréciées. À chaque pas, elle devrait renouveler un cours de sciences physiques et morales. [4] Dans l’isolement, un homme peut, en vertu de désirs dépravés ou d’une intelligence faussée, poursuivre par de grands efforts une satisfaction chimérique, une déception. De même, en société, il nous arrive, comme disait un philosophe, d’acheter fort cher un regret. S’il est dans la nature de l’intelligence humaine d’avoir une plus naturelle proportion avec la vérité qu’avec l’erreur, toutes ces fraudes sont destinées à disparaître, tous ces faux services à être refusés, à perdre leur valeur. La civilisation mettra, à la longue, chacun et chaque chose à sa place.

 

Il faut pourtant clore cette trop longue analyse. Besoin de respirer, de boire, de manger ; besoin de la vanité, de l’intelligence, du cœur, de l’opinion, des espérances fondées ou chimériques, nous avons cherché partout la valeur, nous l’avons constatée partout où elle existe, c’est-à-dire partout où il y a échange de services ; nous l’avons trouvée partout identique à elle-même, fondée sur un principe clair, simple, absolu, quoique influencée par une multitude de circonstances diverses. Nous aurions passé en revue tous nos autres besoins, nous aurions fait comparaître le menuisier, le maçon, le fabricant, le tailleur, le médecin, l’huissier, l’avocat, le négociant, le peintre, le juge, le président de la république, que nous n’aurions jamais trouvé autre chose : souvent de la matière, quelquefois des forces fournies gratuitement par la nature, toujours des services humains s’échangeant entre eux, se mesurant, s’estimant, s’appréciant, s’évaluant les uns par les autres, et manifestant seuls le résultat de cette évaluation ou la valeur.

 

Il est néanmoins un de nos besoins, fort spécial de sa nature, ciment de la société, cause et effet de toutes nos transactions, éternel problème de l’économie politique, dont je dois dire ici quelques mots : je veux parler du besoin d’échanger.

Dans le chapitre précédent, nous avons décrit les merveilleux effets de l’échange. Ils sont tels que les hommes doivent éprouver naturellement le désir de le faciliter même au prix de grands sacrifices. C’est pour cela qu’il y a des routes, des canaux, des chemins de fer, des chars, des vaisseaux, des négociants, des marchands, des banquiers ; et il est impossible de croire que l’humanité se serait soumise, pour faciliter l’échange, à un si énorme prélèvement sur ses forces, si elle n’eût dû trouver dans l’échange lui-même une large compensation.

Nous avons vu aussi que le simple troc ne pouvait donner lieu qu’à des transactions fort incommodes et fort restreintes.

C’est pour cela que les hommes ont imaginé de décomposer le troc en deux facteurs : vente et achat, au moyen d’une marchandise intermédiaire, facilement divisible, et surtout pourvue de valeur, afin qu’elle portât avec elle son titre à la confiance publique. C’est la monnaie.

Ce que je veux faire observer ici, c’est que ce qu’on appelle, par ellipse ou métonymie, la valeur de l’or et de l’argent, repose sur le même principe que la valeur de l’air, de l’eau, du diamant, des sermons de notre vieux missionnaire, ou des roulades de Malibran, c’est-à-dire sur des services rendus et reçus.

L’or, en effet, qui se trouve répandu sur les heureux rivages du Sacramento, tient de la nature beaucoup de qualités précieuses : ductilité, pesanteur, éclat, brillant, utilité même, si l’on veut. Mais il y a une chose que la nature ne lui a pas donnée, parce que cela ne la regarde pas : c’est la valeur. Un homme sait que l’or répond à un besoin bien senti, qu’il est très-désiré. Il va en Californie pour chercher de l’or, comme mon voisin allait tout à l’heure à la fontaine pour chercher de l’eau. Il se livre à de rudes efforts, il fouille, il pioche, il lave, il fond, et puis il vient me dire : Je vous rendrai le service de vous céder cet or ; quel service me rendrez-vous en retour ? Nous débattons, chacun de nous pèse toutes les circonstances qui peuvent le déterminer ; enfin nous concluons, et voilà la valeur manifestée et fixée. Trompé par cette locution abrégée : l’or vaut, on pourra bien croire que la valeur est dans l’or au même titre que la pesanteur et la ductilité, et que la nature a pris soin de l’y mettre. J’espère que le lecteur est maintenant convaincu que c’est là un malentendu. Il se convaincra plus tard que c’est un malentendu déplorable.

 

Il y en a un autre au sujet de l’or ou plutôt de la monnaie. Comme elle est l’intermédiaire habituel dans toutes les transactions, le terme moyen entre les deux facteurs du troc composé, que c’est toujours à sa valeur qu’on compare celle des deux services qu’il s’agit d’échanger, elle est devenue la mesure des valeurs. Dans la pratique cela ne peut être autrement. Mais la science ne doit jamais perdre de vue que la monnaie est soumise, quant à la valeur, aux mêmes fluctuations que tout autre produit ou service. Elle l’oublie souvent, et cela n’a rien de surprenant. Tout semble concourir à faire considérer la monnaie comme la mesure des valeurs au même titre que le litre est la mesure de capacité. — Elle joue un rôle analogue dans les transactions. — On n’est pas averti de ses propres fluctuations, parce que le franc, ainsi que ses multiples et ses sous-multiples, conservent toujours la même dénomination. — Enfin l’arithmétique elle-même conspire à propager la confusion, en rangeant le franc, comme mesure, parmi le mètre, le litre, l’are, le stère, le gramme, etc.

 

J’ai défini la valeur, telle du moins que je la conçois. J’ai soumis ma définition à l’épreuve de faits très-divers ; aucun, ce me semble, ne l’a démentie ; enfin, le sens scientifique que j’ai donné à ce mot se confond avec l’acception vulgaire, ce qui n’est ni un méprisable avantage ni une mince garantie ; car qu’est-ce que la science, sinon l’expérience raisonnée ? Qu’est-ce que la théorie, sinon la méthodique exposition de l’universelle pratique ?

Il doit m’être permis maintenant de jeter un rapide coup d’œil sur les systèmes qui ont jusqu’ici prévalu. Ce n’est pas en esprit de controverse, encore moins de critique, que j’entreprends cet examen, et je l’abandonnerais volontiers, si je n’étais convaincu qu’il peut jeter de nouvelles clartés sur la pensée fondamentale de cet écrit.

Nous avons vu que les auteurs avaient cherché le principe de la valeur dans un ou plusieurs des accidents qui exercent sur elle une notable influence : matérialité, conservabilité, utilité, rareté, travail, etc., comme un physiologiste qui chercherait le principe de la vie dans un ou plusieurs des phénomènes extérieurs qui la développent, dans l’air, l’eau, la lumière, l’électricité, etc.

 

Matérialité. « L’homme, dit M. de Bonald, est une intelligence servie par des organes. » Si les économistes de l’école matérialiste avaient seulement voulu dire que les hommes ne se peuvent rendre des services réciproques que par l’entremise de leurs organes corporels, pour en conclure qu’il y a toujours quelque chose de matériel dans ces services et, par suite, dans la valeur, je n’irais pas au delà, ayant en horreur les disputes de mots et ces subtilités dont l’esprit aime trop souvent à se montrer fécond.

Mais ce n’est pas ainsi qu’ils l’ont entendu. Ce qu’ils ont cru, c’est que la valeur était communiquée à la matière, soit par le travail de l’homme, soit par l’action de la nature. En un mot, trompés par cette locution elliptique : l’or vaut tant, le blé vaut tant, ils ont été conduits à voir dans la matière une qualité nommée valeur, comme le physicien y reconnaît l’impénétrabilité, la pesanteur, et encore ces attributs lui sont-ils contestés.

Quoi qu’il en soit, je lui conteste formellement la valeur.

Et d’abord, on ne peut nier que matière et valeur ne soient souvent séparées. Quand nous disons à un homme : Portez cette lettre à son adresse, allez-moi chercher de l’eau, enseignez-moi cette science ou ce procédé, donnez-moi un conseil sur ma maladie ou mon procès, veillez à ma sûreté pendant que je me livrerai au travail ou au sommeil ; ce que nous réclamons, c’est un service, et à ce service nous reconnaissons, à la face de l’univers, une valeur, puisque nous le payons volontairement par un service équivalent. Il serait étrange que la théorie refusât d’admettre ce qu’admet dans la pratique le consentement universel.

Il est vrai que nos transactions portent souvent sur des objets matériels ; mais qu’est-ce que cela prouve ? C’est que les hommes, par prévoyance, se préparent à rendre des services qu’ils sauront être demandés ; que j’achète un habit tout fait, ou que je fasse venir chez moi un tailleur pour travailler à la journée, en quoi cela change-t-il le principe de la valeur, au point surtout de faire qu’il réside tantôt dans l’habit, tantôt dans le service ?

On pourrait poser ici cette question subtile : Faut-il voir le principe de la valeur dans l’objet matériel, et de là l’attribuer, par analogie, aux services ? Je dis que c’est tout le contraire : il faut le reconnaître dans les services, et l’attribuer ensuite, si l’on veut, par métonymie, aux objets matériels.

Du reste, les nombreux exemples que j’ai soumis au lecteur, en manière d’exercice, me dispensent d’insister davantage sur cette discussion. Mais je ne puis m’empêcher de me justifier de l’avoir abordée en montrant à quelles conséquences funestes peut conduire une erreur ou, si l’on veut, une vérité incomplète, placée à l’entrée d’une science.

Le moindre inconvénient de la définition que je combats a été d’écourter et mutiler l’économie politique. Si la valeur réside dans la matière, là où il n’y a pas de matière il n’y a pas de valeur. Les physiocrates appelaient classes stériles, et Smith, adoucissant l’expression, classes improductives, les trois quarts de la population.

Et comme en définitive les faits sont plus forts que les définitions, il fallait bien, par quelque côté, faire rentrer ces classes dans le cercle des études économiques. On les y appelait par voie d’analogie ; mais la langue de la science, faite sur une autre donnée, se trouvait d’avance matérialisée au point de rendre cette extension choquante. Qu’est-ce que : Consommer un produit immatériel ? L’homme est un capital accumulé ? La sécurité est une marchandise ? etc., etc.

Non-seulement on matérialisait outre mesure la langue, mais on était réduit à la surcharger de distinctions subtiles, afin de réconcilier les idées qu’on avait faussement séparées. On imaginait la valeur d’usage, par opposition à la valeur d’échange, etc.

Enfin, et ceci est bien autrement grave, grâce à cette confusion des deux grands phénomènes sociaux, la propriété et la communauté, l’un restait injustifiable et l’autre indiscernable.

En effet, si la valeur est dans la matière, elle se confond avec les qualités physiques des corps qui les rendent utiles à l’homme. Or ces qualités y sont souvent mises par la nature. Donc la nature concourt à créer la valeur, et nous voilà attribuant de la valeur à ce qui est gratuit et commun par essence. Où est donc alors la base de la propriété ? Quand la rémunération que je cède pour acquérir un produit matériel, du blé, par exemple, se distribue entre tous les travailleurs qui, à l’occasion de ce produit, m’ont, de près ou de loin, rendu quelque service, à qui va cette part de rémunération correspondante à la portion de valeur due à la nature et étrangère à l’homme ? Va-t-elle à Dieu ? nul ne le soutient, et l’on n’a jamais vu Dieu réclamer son salaire. Va-t-elle à un homme ? À quel titre ? puisque dans l’hypothèse, il n’a rien fait.

Et qu’on n’imagine pas que j’exagère, que dans l’intérêt de ma définition je force les conséquences rigoureuses de la définition des économistes. Non, ces conséquences, ils les ont très-explicitement tirées eux-mêmes sous la pression de la logique.

Ainsi, Senior en est arrivé à dire : « Ceux qui se sont emparés des agents naturels reçoivent, sous forme de rente, une récompense sans avoir fait de sacrifices. Leur rôle se borne à tendre la main pour recevoir les offrandes du reste de la communauté. » Scrope : « La propriété de la terre est une restriction artificielle mise à la jouissance des dons que le Créateur avait destinés à la satisfaction des besoins de tous. » Say : « Les terres cultivables sembleraient devoir être comprises parmi les richesses naturelles, puisqu’elles ne sont pas de création humaine, et que la nature les donne gratuitement à l’homme. Mais comme cette richesse n’est pas fugitive, ainsi que l’air et l’eau, comme un champ est un espace fixe et circonscrit que certains hommes ont pu s’approprier, à l’exclusion de tous les autres qui ont donné leur consentement à cette appropriation, la terre, qui était un bien naturel et gratuit, est devenue une richesse sociale dont l’usage a dû se payer. »

Certes, s’il en est ainsi, Proudhon est justifié d’avoir posé cette terrible interrogation, suivie d’une affirmation plus terrible encore :

« À qui est dû le fermage de la terre ? Au producteur de la terre sans doute. Qui a fait la terre ? Dieu. En ce cas, propriétaire, retire-toi. »

Oui, par une mauvaise définition, l’économie politique a mis la logique du côté des communistes. Cette arme terrible, je la briserai dans leurs mains, ou plutôt ils me la rendront joyeusement. Il ne restera rien des conséquences, quand j’aurai anéanti le principe ; et je prétends démontrer que si, dans la production des richesses, l’action de la nature se combine avec l’action de l’homme, la première, gratuite et commune par essence, reste toujours gratuite et commune à travers toutes nos transactions ; que la seconde représente seule des services, de la valeur ; que, seule, elle se rémunère ; que, seule, elle est le fondement, l’explication et la justification de la propriété. En un mot, je prétends que, relativement les uns aux autres, les hommes ne sont propriétaires que de la valeur des choses, et qu’en se passant de main en main les produits, ils stipulent uniquement sur la valeur, c’est-à-dire sur les services réciproques, se donnant, par-dessus le marché, toutes les qualités, propriétés et utilités que ces produits tiennent de la nature.

Si jusqu’ici l’économie politique, en méconnaissant cette considération fondamentale, a ébranlé le principe tutélaire de la propriété, présentée comme une institution artificielle, nécessaire, mais injuste, du même coup elle a laissé dans l’ombre, complétement inaperçu, un autre phénomène admirable, la plus touchante dispensation de la Providence envers sa créature, le phénomène de la communauté progressive.

La richesse, en prenant ce mot dans son acception générale, résulte de la combinaison de deux actions : celle de la nature et celle de l’homme. La première est gratuite et commune par destination providentielle, et ne perd jamais ce caractère. La seconde est seule pourvue de valeur et par conséquent appropriée. Mais, par suite du développement de l’intelligence et du progrès de la civilisation, l’une prend une part de plus en plus grande, l’autre prend une part de plus en plus petite à la réalisation de toute utilité donnée ; d’où il suit que le domaine de la gratuité et de la communauté se dilate sans cesse au sein de la race humaine proportionnellement au domaine de la valeur et de la propriété ; aperçu fécond et consolant, entièrement soustrait à l’œil de la science tant qu’elle attribue de la valeur à la coopération de la nature.

Dans toutes les religions on remercie Dieu de ses bienfaits ; le père de famille bénit le pain qu’il rompt et distribue à ses enfants : touchant usage que la raison ne justifierait pas s’il n’y avait rien de gratuit dans les libéralités de la Providence.

 

Conservabilité. Cette prétendue condition sine quâ non de la valeur se rattache à celle que je viens de discuter. Pour que la valeur existe, pensait Smith, il faut qu’elle soit fixée en quelque chose qui se puisse échanger, accumuler, conserver, par conséquent en quelque chose de matériel.

« Il y a un genre de travail, dit-il, qui ajoute [5] à la valeur du sujet sur lequel il s’exerce. Il y en a un autre qui n’a pas cet effet. »

« Le travail manufacturier, ajoute Smith, se fixe et se réalise dans quelque marchandise vendable, qui dure au moins quelque temps après que le travail est passé. Le travail des domestiques, au contraire (auquel l’auteur assimile sous ce rapport celui des militaires, magistrats, musiciens, professeurs, etc.), ne se fixe en aucune marchandise vendable. Les services s’évanouissent à mesure qu’ils sont rendus, et ne laissent pas trace de valeur après eux. »

On voit qu’ici la valeur se rapporte plutôt à la modification des choses qu’à la satisfaction des hommes ; erreur profonde, car s’il est bon que les choses soient modifiées, c’est uniquement pour arriver à cette satisfaction qui est le but, la fin, la consommation de tout effort. Si donc nous la réalisons par un effort immédiat et direct, le résultat est le même ; si en outre cet effort est susceptible de transactions, d’échanges, d’évaluation, il renferme le principe de la valeur.

Quant à l’intervalle qui peut s’écouler entre l’effort et la satisfaction, en vérité Smith lui donne trop de gravité quand il dit que l’existence ou la non-existence de la valeur en dépend. — « La valeur d’une marchandise vendable, dit-il, dure au moins quelque temps. » — Oui, sans doute, elle dure jusqu’à ce que cet objet ait rempli sa destination, qui est de satisfaire au besoin, et il en est exactement de même d’un service. Tant que cette assiette de fraises restera dans le buffet, elle conservera sa valeur. Mais pourquoi ? parce qu’elle est le résultat d’un service que j’ai voulu me rendre à moi-même ou que d’autres m’ont rendu moyennant compensation, et dont je n’ai pas encore usé. Sitôt que j’en aurai usé en mangeant les fraises, la valeur disparaîtra. Le service se sera évanoui et ne laissera pas trace de valeur après lui. C’est tout comme dans le service personnel. Le consommateur fait disparaîre la valeur, car elle n’a été créée qu’à cette fin. Il importe peu à la notion de valeur que la peine prise aujourd’hui satisfasse le besoin immédiatement, ou demain, ou dans un an.

Quoi ! je suis affligé de la cataracte. J’appelle un oculiste. L’instrument dont il se sert aura de la valeur, parce qu’il a de la durée, et l’opération n’en a pas, encore que je la paye, que j’en aie débattu le prix, que j’aie mis plusieurs opérateurs en concurrence ? Mais cela est contraire aux faits les plus usuels, aux notions les plus unanimement reçues ; et qu’est-ce qu’une théorie qui, ne sachant rendre compte de l’universelle pratique, la tient pour non avenue ?

Je vous prie de croire, lecteur, que je ne me laisse pas emporter par un goût désordonné pour la controverse. Si j’insiste sur ces notions élémentaires, c’est pour préparer votre esprit à des conséquences d’une haute gravité qui se manifesteront plus tard. Je ne sais si c’est violer les lois de la méthode que de faire pressentir, par anticipation, ces conséquences ; mais je me permets cette légère infraction, dans la crainte où je suis de voir la patience vous échapper. C’est ce qui m’a porté tout à l’heure à vous parler prématurément de propriété et de communauté. Par le même motif, je dirai un mot du capital.

Smith, faisant résider la richesse dans la matière, ne pouvait concevoir le capital que comme une accumulation d’objets matériels. Comment donc attribuer de la valeur à des services non susceptibles d’être accumulés, capitalisés ?

Parmi les capitaux, on place en première ligne les outils, machines, instruments de travail. Ils servent à faire concourir les forces naturelles à l’œuvre de la production, et puisqu’on attribuait à ces forces la faculté de créer de la valeur, on était amené à penser que les instruments de travail étaient, par eux-mêmes, doués de la même faculté, indépendamment de tout service humain. Ainsi la bêche, la charrue, la machine à vapeur, étaient censées concourir, simultanément avec les agents naturels et les forces humaines, à créer non-seulement de l’utilité, mais encore de la valeur. Mais toute valeur se paye dans l’échange. À qui donc revenait cette part de valeur indépendante de tout service humain ?

C’est ainsi que l’école de Proudhon, après avoir contesté la rente de la terre, a été amenée à contester l’intérêt des capitaux, thèse plus large, puisqu’elle embrasse l’autre. J’affirme que l’erreur proudhonnienne, au point de vue scientifique, a sa racine dans l’erreur de Smith. Je démontrerai que les capitaux, comme les agents naturels, considérés en eux-mêmes et dans leur action propre, créent de l’utilité, mais jamais de valeur. Celle-ci est, par essence, le fruit d’un légitime service. Je démontrerai aussi que, dans l’ordre social, les capitaux ne sont pas une accumulation d’objets matériels, tenant à la conservabilité matérielle, mais une accumulation de valeurs, c’est-à-dire de services. Par là se trouvera détruite, virtuellement du moins et faute de raison d’être, cette lutte récente contre la productivité du capital, et cela à la satisfaction de ceux-là mêmes qui l’ont soulevée ; car si je prouve qu’il ne se passe rien dans le monde des échanges qu’une mutualité de services, M. Proudhon devra se tenir pour vaincu par la victoire même de son principe.

 

Travail. Ad. Smith et ses élèves ont assigné le principe de la valeur au travail, sous la condition de la matérialité. Ceci est contradictoire à cette autre opinion, que les forces naturelles prennent une part quelconque dans la production de la valeur. Je n’ai pas ici à combattre ces contradictions qui se manifestent dans toutes leurs conséquences funestes, quand ces auteurs parlent de la rente des terres ou de l’intérêt des capitaux.

Quoi qu’il en soit, quand ils font remonter le principe de la valeur au travail, ils approcheraient énormément de la vérité, s’ils ne faisaient pas allusion au travail manuel. J’ai dit, en effet, en commençant ce chapitre, que la valeur devait se rapporter à l’effort, expression que j’ai préférée à celle de travail, comme plus générale et embrassant toute la sphère de l’activité humaine. Mais je me suis hâté d’ajouter qu’elle ne pouvait naître que d’efforts échangés, ou de services réciproques, parce qu’elle n’est pas une chose existant par elle-même, mais un rapport.

Il y a donc, rigoureusement parlant, deux vices dans la définition de Smith. Le premier, c’est qu’elle ne tient pas compte de l’échange, sans lequel la valeur ne se peut ni produire ni concevoir ; le second, c’est qu’elle se sert d’un mot trop étroit, travail, à moins qu’on ne donne à ce mot une extension inusitée en y comprenant des idées non-seulement d’intensité et de durée, mais d’habileté, de sagacité et même de chances plus ou moins heureuses.

Remarquez que le mot service que je substitue dans la définition fait disparaître ces deux défectuosités. Il implique nécessairement l’idée de transmission, puisqu’un service ne peut être rendu qu’il ne soit reçu ; et il implique aussi l’idée d’un effort, sans préjuger que la valeur lui soit proportionnelle.

Et c’est là surtout en quoi pèche la définition des économistes anglais. Dire que la valeur est dans le travail, c’est induire l’esprit à penser qu’ils se servent de mesure réciproque, qu’ils sont proportionnels entre eux. En cela, elle est contraire aux faits, et une définition contraire aux faits est une définition défectueuse.

Il est très-fréquent qu’un travail considéré comme insignifiant en lui-même soit accepté dans le monde pour une valeur énorme (exemples : le diamant, le chant d’une prima donna, quelques traits de plume d’un banquier, la spéculation heureuse d’un armateur, le coup de pinceau d’un Raphaël, une bulle d’indulgence plénière, le facile rôle d’une reine d’Angleterre, etc.), il est plus fréquent encore qu’un travail opiniâtre, accablant, n’aboutisse qu’à une déception, à une non-valeur. S’il en est ainsi, comment pourrait-on établir une corrélation, une proportion nécessaire entre la valeur et le travail ?

Ma définition lève la difficulté. Il est clair qu’il est des circonstances où l’on peut rendre un grand service en se donnant peu de peine ; d’autres, où, après s’être donné beaucoup de peine, on trouve qu’elle ne rend service à personne, et c’est pourquoi il est plus exact de dire, sous ce rapport encore, que la valeur est dans le service plutôt que dans le travail, puisqu’elle est proportionnelle à l’un et pas à l’autre.

J’irai plus loin. J’affirme que la valeur s’estime au moins autant par le travail épargné au cessionnaire que par le travail exécuté par le cédant. Que le lecteur veuille bien se rappeler le dialogue intervenu entre deux contractants à propos d’une pierre précieuse. Il n’est pas né d’une circonstance accidentelle, et j’ose dire qu’il est, tacitement, au fond de toutes les transactions. Il ne faut pas perdre de vue que nous supposons ici aux deux contractants une entière liberté, la pleine possession de leur volonté et de leur jugement. Chacun d’eux se détermine à accepter l’échange par des considérations nombreuses, parmi lesquelles figure certainement en première ligne la difficulté pour le cessionnaire de se procurer directement la satisfaction qui lui est offerte. Tous deux ont les yeux sur cette difficulté et en tiennent compte, l’un pour être plus ou moins facile, l’autre pour être plus ou moins exigeant. La peine prise par le cédant exerce aussi une influence sur le marché, c’en est un des éléments, mais ce n’est pas le seul. Il n’est donc pas exact de dire que la valeur est déterminée par le travail. Elle l’est par une foule de considérations, toutes comprises dans le mot service.

Ce qui est très-vrai, c’est que, par l’effet de la concurrence, les valeurs tendent à se proportionner aux efforts, ou les récompenses aux mérites. C’est une des belles harmonies de l’ordre social. Mais, relativement à la valeur, cette pression égalitaire exercée par la concurrence est tout extérieure ; et il n’est pas permis, en bonne logique, de confondre l’influence que subit un phénomène d’une cause externe, avec le phénomène même [6].

 

Utilité. J.-B. Say, si je ne me trompe, est le premier qui ait secoué le joug de la matérialité. Il fit très-expressément de la valeur une qualité morale, expression qui peut-être dépasse le but, car la valeur n’est guère ni physique ni morale, c’est simplement un rapport.

Mais le grand économiste français avait dit lui-même : « Il n’est donné à personne d’arriver aux confins de la science. Les savants montent sur les épaules les uns des autres pour explorer du regard un horizon de plus en plus étendu. » Peut-être la gloire de M. Say (en ce qui concerne la question spéciale qui nous occupe, car, à d’autres égards, ses titres de gloire sont aussi nombreux qu’impérissables) est-elle d’avoir légué à ses successeurs un aperçu fécond.

L’axiome de M. Say était celui-ci : La valeur a pour fondement l’utilité.

S’il était ici question de l’utilité relative des services humains, je ne contesterais pas. Tout au plus pourrais-je faire observer que l’axiome est superflu à force d’être évident. Il est bien clair en effet que nul ne consent à rémunérer un service que parce qu’à tort ou à raison il le juge utile. Le mot service renferme tellement l’idée d’utilité qu’il n’est autre chose que la traduction en français et même la reproduction littérale du mot latin uti, servir.

Mais malheureusement ce n’est pas ainsi que Say l’entendait. Il trouvait le principe de la valeur non-seulement dans les services humains rendus à l’occasion des choses, mais encore dans les qualités utiles, mises par la nature dans les choses elles-mêmes. Par là il se replaçait sous le joug de la matérialité. Par là, il faut bien le dire, il était loin de déchirer le voile funeste que les économistes anglais avaient jeté sur la question de propriété.

Avant de discuter en lui-même l’axiome de Say, j’en dois faire voir la portée logique, afin qu’il ne me soit pas reproché de me lancer et d’entraîner le lecteur dans d’oiseuses dissertations.

On ne peut pas douter que l’utilité dont parle Say est celle qui est dans les choses. Si le blé, le bois, la houille, le drap ont de la valeur, c’est que ces produits ont des qualités qui les rendent propres à notre usage, à satisfaire le besoin que nous avons de nous nourrir, de nous chauffer, de nous vêtir.

Dès lors, comme la nature crée de l’utilité, elle crée de la valeur, funeste confusion dont les ennemis de la propriété se sont fait une arme terrible.

Voilà un produit, du blé, par exemple. Je l’achète à la halle pour seize francs. Une grande partie de ces seize francs se distribue, par des ramifications infinies, par une inextricable complication d’avances et de remboursements, entre tous les hommes qui, de près ou de loin, ont concouru à mettre ce blé à ma portée. Il y a quelque chose pour le laboureur, le semeur, le moissonneur, le batteur, le charretier, ainsi que pour le forgeron, le charron qui ont préparé les instruments. Jusqu’ici il n’y a rien à dire, que l’on soit économiste ou communiste.

Mais j’aperçois que quatre francs sur mes seize francs vont au propriétaire du sol, et j’ai bien le droit de demander si cet homme, comme tous les autres, m’a rendu un service, pour avoir, comme tous les autres, droit incontestable à une rémunération.

D’après la doctrine que cet écrit aspire à faire prévaloir, la réponse est catégorique. Elle consiste en un oui très formel. Oui, le propriétaire m’a rendu un service. Quel est-il ? Le voici : Il a, par lui-même ou par son aïeul, défriché et clôturé le champ ; il l’a purgé de mauvaises herbes et d’eaux stagnantes ; il a donné plus d’épaisseur à la couche végétale ; il a bâti une maison, des étables, des écuries. Tout cela suppose un long travail qu’il a exécuté en personne, ou, ce qui revient au même, qu’il a payé à d’autres. Ce sont certainement là des services qui, en vertu de la juste loi de réciprocité, doivent lui être remboursés. Or, ce propriétaire n’a jamais été rémunéré, du moins intégralement. Il ne pouvait pas l’être par le premier qui est venu lui acheter un hectolitre de blé. Quel est donc l’arrangement qui est intervenu ? Assurément le plus ingénieux, le plus légitime et le plus équitable qu’on pût imaginer. Il consiste en ceci : Quiconque voudra obtenir un sac de blé, payera, outre les services des différents travailleurs que nous avons énumérés, une petite portion des services rendus par le propriétaire ; en d’autres termes, la valeur des services du propriétaire se répartira sur tous les sacs de blé qui sortiront de ce champ.

Maintenant on peut demander si cette rémunération, supposée être ici de quatre francs, est trop grande ou trop petite. Je réponds : Cela ne regarde pas l’économie politique. Cette science constate que la valeur des services du propriétaire foncier se règle absolument par les mêmes lois que la valeur de tous les autres services, et cela suffit.

On peut s’étonner aussi que ce système de remboursement morcelé n’arrive pas à la longue à un amortissement intégral, par conséquent à l’extinction du droit du propriétaire. Ceux qui font cette objection ne savent pas qu’il est dans la nature des capitaux de produire une rente perpétuelle ; c’est ce que nous apprendrons plus tard.

Pour le moment, je ne dois pas m’écarter plus longtemps de la question, et je ferai remarquer (car tout est là) qu’il n’y a pas dans mes seize francs une obole qui n’aille rémunerer des services humains, pas une qui corresponde à la prétendue valeur que la nature aurait introduite dans le blé en y mettant l’utilité.

Mais si, vous appuyant sur l’axiome de Say et des économistes anglais, vous dites : Sur les seize francs, il y en a douze qui vont aux laboureurs, semeurs, moissonneurs, charretiers, etc., deux qui récompensent les services personnels du propriétaire ; enfin, deux autres francs représentent une valeur qui a pour fondement l’utilité créée par Dieu, par des agents naturels, et en dehors de toute coopération humaine ; ne voyez-vous pas qu’on vous demandera de suite : Qui doit profiter de cette portion de valeur ? qui a droit à cette rémunération ? Dieu ne se présente pas pour la recevoir. Qui osera se présenter à sa place ?

Et plus Say veut expliquer la propriété sur cette donnée, plus il prête le flanc à ses adversaires. Il compare d’abord, avec raison, la terre à un laboratoire où s’accomplissent des opérations chimiques dont le résultat est utile aux hommes. « Le sol, ajoute-t-il, est donc producteur d’une utilité, et lorsqu’il (le sol) la fait payer sous la forme d’un profit ou d’un fermage pour son propriétaire, ce n’est pas sans rien donner au consommateur en échange de ce que le consommateur lui (au sol) paye. Il (toujours le sol) lui donne une utilité produite, et c’est en produisant cette utilité que la terre est productive aussi bien que le travail. »

Ainsi, l’assertion est nette. Voilà deux prétendants qui se présentent pour se partager la rémunération due par le consommateur du blé, savoir : la terre et le travail. Ils se présentent au même titre, car le sol, dit M. Say, est productif comme le travail. Le travail demande à être rémunéré d’un service ; le sol demande à être rémunéré d’une utilité, et cette rémunération, il ne la demande pas pour lui (sous quelle forme la lui donnerait-on ?), il la réclame pour son propriétaire.

Sur quoi Proudhon somme ce propriétaire, qui se dit chargé de pouvoirs du sol, de montrer sa procuration.

On veut que je paye, en d’autres termes, que je rende un service, pour recevoir l’utilité produite par les agents naturels, indépendamment du concours de l’homme déjà payé séparément.

Mais je demanderai toujours : Qui profitera de mon service ?

Sera-ce le producteur de l’utilité, c’est-à-dire le sol ? Cela est absurde, et je puis attendre tranquillement qu’il m’envoie un huissier.

Sera-ce un homme ? mais à quel titre ? Si c’est pour m’avoir rendu un service, à la bonne heure. Mais alors vous êtes à mon point de vue. C’est le service humain qui vaut, et non le service naturel ; c’est la conclusion à laquelle je veux vous amener.

Cependant, cela est contraire à votre hypothèse même. Vous dites que tous les services humains sont rémunérés par quatorze francs, et que les deux francs qui complètent le prix du blé répondent à la valeur créée par la nature. En ce cas, je répète ma question : À quel titre un homme quelconque se présente-t-il pour les recevoir ? Et n’est-il pas malheureusement trop clair que si vous appliquez spécialement le nom de propriétaire à l’homme qui revendique le droit de toucher ces deux francs, vous justifiez cette trop fameuse maxime : La propriété c’est le vol ?

Et qu’on ne pense pas que cette confusion entre l’utilité et la valeur se borne à ébranler la propriété foncière. Après avoir conduit à contester la rente de la terre, elle conduit à contester l’intérêt du capital.

En effet, les machines, les instruments de travail, sont, comme le sol, producteurs d’utilité. Si cette utilité a une valeur, elle se paye, car le mot valeur implique droit à payement. Mais à qui se paye-t-elle ? au propriétaire de la machine, sans doute. Est-ce pour un service personnel ? alors dites donc que la valeur est dans le service. Mais si vous dites qu’il faut faire un premier payement pour le service, et un second pour l’utilité produite par la machine, indépendamment de toute action humaine déjà rétribuée, on vous demandera à qui va ce second payement, et comment l’homme qui est déjà rémunéré de tous ses services a-t-il droit de réclamer quelque chose de plus ?

La vérité est que l’utilité produite par la nature est gratuite, partant commune, ainsi que celle produite par les instruments de travail. Elle est gratuite et commune à une condition : c’est de se donner la peine, c’est de se rendre à soi-même le service de la recueillir, ou, si l’on donne cette peine, si l’on demande ce service à autrui, de céder en retour un service équivalent. C’est dans ces services comparés qu’est la valeur, et nullement dans l’utilité naturelle. Cette peine peut être plus ou moins grande, ce qui fait varier la valeur et non l’utilité. Quand nous sommes auprès d’une source abondante, l’eau est gratuite pour nous tous, à la condition de nous baisser pour la prendre. Si nous chargeons notre voisin de prendre cette peine pour nous, alors je vois apparaître une convention, un marché, une valeur, mais cela ne fait pas que l’eau ne reste gratuite. Si nous sommes à une heure de la source, le marché se fera sur d’autres bases quant au degré, mais non quant au principe. La valeur n’aura pas passé pour cela dans l’eau ni dans son utilité. L’eau continuera d’être gratuite à la condition de l’aller chercher, ou de rémunérer ceux qui, après libre débat, consentent à nous épargner cette peine en la prenant eux-mêmes.

Il en est ainsi pour tout. Les utilités nous entourent, mais il faut se baisser pour les prendre ; cet effort, quelquefois très-simple, est souvent fort compliqué. Rien n’est plus facile, dans la plupart des cas, que de recueillir l’eau dont la nature a préparé l’utilité. Il ne l’est pas autant de recueillir le blé dont la nature prépare également l’utilité. C’est pourquoi la valeur de ces deux efforts diffère par le degré, non par le principe. Le service est plus ou moins onéreux, partant il vaut plus ou moins ; l’utilité est et reste toujours gratuite.

Que s’il intervient un instrument de travail, qu’en résulte-t-il ? que l’utilité est plus facilement recueillie. Aussi le service a-t-il moins de valeur. Nous payons certainement moins cher les livres depuis l’invention de l’imprimerie. Phénomène admirable et trop méconnu ! Vous dites que les instruments de travail produisent de la valeur ; vous vous trompez, c’est de l’utilité et de l’utilité gratuite qu’il faut dire. Quant à de la valeur, ils en produisent si peu qu’ils l’anéantissent de plus en plus.

Il est vrai que celui qui a fait la machine a rendu service. Il reçoit une rémunération dont s’augmente la valeur du produit. C’est pourquoi nous sommes disposés à nous figurer que nous rétribuons l’utilité produite par la machine : c’est une illusion. Ce que nous rétribuons, ce sont les services que nous rendent tous ceux qui ont concouru à la faire confectionner ou fonctionner. La valeur est si peu dans l’utilité produite, que même après avoir rétribué ces nouveaux services, l’utilité nous est acquise à de meilleures conditions qu’avant.

Habituons-nous donc à distinguer l’utilité de la valeur. Il n’y a de science économique qu’à ce prix. Loin que l’utilité et la valeur soient identiques ou même assimilables, j’ose affirmer, sans crainte d’aller jusqu’au paradoxe, que ce sont des idées opposées. Besoin, effort, satisfaction, voilà l’homme, avons-nous dit, au point de vue économique. Le rapport de l’utilité est avec le besoin et la satisfaction. Le rapport de la valeur est avec l’effort. L’utilité est le bien qui fait cesser le besoin par la satisfaction. La valeur est le mal, car elle naît de l’obstacle qui s’interpose entre le besoin et la satisfaction ; sans ces obstacles, il n’y aurait pas d’efforts à faire et à échanger, l’utilité serait infinie, gratuite et commune sans condition, et la notion de valeur ne se serait jamais introduite dans ce monde. Par la présence de ces obstacles, l’utilité n’est gratuite qu’à la condition d’efforts échangés, qui, comparés entre eux, constatent la valeur. Plus les obstacles s’abaissent devant la libéralité de la nature ou les progrès des sciences, plus l’utilité s’approche de la gratuité et de la communauté absolues, car la condition onéreuse et par conséquent la valeur diminuent avec ces obstacles. Je m’estimerais heureux si, à travers toutes ces dissertations qui peuvent paraître subtiles, et dont je suis condamné à redouter tout à la fois la longueur et la concision, je parviens à établir cette vérité rassurante : propriété légitime de la valeur, et cette autre vérité consolante : communauté progressive de l’utilité.

Encore une remarque : Tout ce qui sert est utile (uti, servir) ; à ce titre, il est fort douteux qu’il existe rien dans l’univers, force ou matière, qui ne soit utile à l’homme.

Nous pouvons affirmer du moins, sans crainte de nous tromper, qu’une foule de choses nous sont utiles à notre insu. Si la lune était placée plus haut ou plus bas, il est fort possible que le règne inorganique, par suite, le règne végétal, par suite encore, le règne animal, fussent profondément modifiés. Sans cette étoile qui brille au firmament pendant que j’écris, peut-être le genre humain ne pourrait-il exister. La nature nous a environnés d’utilités. Cette qualité d’être utiles, nous la reconnaissons dans beaucoup de substances et de phénomènes ; dans d’autres, la science et l’expérience nous la révèlent tous les jours ; dans d’autres encore, elle existe, quoique complétement et peut-être pour toujours ignorée de nous.

Quand ces substances et ces phénomènes exercent sur nous, mais sans nous, leur action utile, nous n’avons aucun intérêt à comparer le degré d’utilité dont ils nous sont, et qui plus est, nous n’en avons guère les moyens. Nous savons que l’oxygène et l’azote nous sont utiles, mais nous n’essayons pas, et nous essayerions probablement en vain de déterminer dans quelle proportion. Il n’y a pas là les éléments de l’évaluation, de la valeur. J’en dirai autant des sels, des gaz, des forces répandues dans la nature. Quand tous ces agents se meuvent et se combinent de manière à produire pour nous, mais sans notre concours, de l’utilité, cette utilité, nous en jouissons sans l’évaluer. C’est quand notre coopération intervient et surtout quand elle s’échange, c’est alors et seulement alors qu’apparaissent l’évaluation et la valeur, portant non sur l’utilité de substances et de phénomènes souvent ignorés, mais sur cette coopération même.

C’est pourquoi je dis : la valeur, c’est l’appréciation des services échangés. Ces services peuvent être fort compliqués, ils peuvent avoir exigé une foule de travaux divers, anciens et récents ; ils peuvent se transmettre d’un hémisphère ou d’une génération à une autre génération et à un autre hémisphère, embrassant de nombreux contractants, nécessitant des crédits, des avances, des arrangements variés, jusqu’à ce que la balance générale se fasse ; toujours est-il que le principe de la valeur est en eux et non dans l’utilité à laquelle ils servent de véhicule, utilité gratuite par essence, et qui passe de main en main, qu’on me permette le mot, par-dessus le marché.

Après tout, si l’on persiste à voir dans l’utilité le fondement de la valeur, je le veux bien ; mais qu’il soit bien entendu qu’il ne s’agit pas de cette utilité qui est dans les choses et les phénomènes, par la dispensation de la Providence ou la puissance de l’art, mais de l’utilité des services humains comparés et échangés.

 

Rareté. Selon Senior, de toutes les circonstances qui influent sur la Valeur, la rareté est la plus décisive. Je n’ai aucune objection à faire contre cette remarque, si ce n’est qu’elle suppose, par sa forme, que la valeur est inhérente aux choses mêmes ; hypothèse dont je combattrai toujours jusqu’à l’apparence. Au fond, le mot rareté, dans le sujet qui nous occupe, exprime d’une manière abrégée cette pensée : Toutes choses égales d’ailleurs, un service a d’autant plus de valeur que nous aurions plus de difficulté à nous le rendre à nous-mêmes, et que, par conséquent, nous rencontrons plus d’exigences quand nous le réclamons d’autrui. La rareté est une de ces difficultés. C’est un obstacle de plus à surmonter. Plus il est grand, plus nous rémunérons ceux qui le surmontent pour nous. La rareté donne souvent lieu à des rémunérations considérables ; et c’est pourquoi je refusais d’admettre tout à l’heure avec les économistes anglais que la valeur fût proportionnelle au travail. Il faut tenir compte de la parcimonie avec laquelle la nature nous a traités à certains égards. Le mot service embrasse toutes ces idées et nuances d’idées.

 

Jugement. Storch voit la valeur dans le jugement qui nous la fait reconnaître. Sans doute, chaque fois qu’il s’agit d’un rapport, il faut comparer et juger. Mais le rapport n’en est pas moins une chose et le jugement une autre. Quand nous comparons la hauteur de deux arbres, leur grandeur et la différence de leur grandeur sont indépendantes de notre appréciation.

Mais dans la détermination de la valeur, quel est le rapport qu’il s’agit de juger ? C’est le rapport de deux services échangés. La question est de savoir ce que valent, l’un à l’égard de l’autre, les services rendus et reçus, à l’occasion des actes transmis ou des choses cédées, en tenant compte de toutes les circonstances, et non ce que ces actes ou ces choses contiennent d’utilité intrinsèque ; car cette utilité peut être en partie étrangère à toute action humaine et par conséquent étrangère à la valeur.

Storch reste donc dans l’erreur fondamentale que je combats ici, quand il dit :

« Notre jugement nous fait découvrir le rapport qui existe entre nos besoins et l’utilité des choses. L’arrêt que notre jugement porte sur l’utilité des choses constitue leur valeur. »

Et plus loin :

« Pour créer une valeur, il faut la réunion de trois circonstances : 1° que l’homme éprouve ou conçoive un besoin ; 2° qu’il existe une chose propre à satisfaire ce besoin ; 3° que le jugement se prononce en faveur de l’utilité de la chose. Donc la valeur des choses, c’est leur utilité relative. »

Le jour, j’éprouve le besoin de voir clair. Il existe une chose propre à satisfaire ce besoin, qui est la lumière du soleil. Mon jugement se prononce en faveur de l’utilité de cette chose, et… elle n’a pas de valeur. Pourquoi ? Parce que j’en jouis sans réclamer le service de personne.

La nuit, j’éprouve le même besoin. Il existe une chose propre à le satisfaire très-imparfaitement, une bougie. Mon jugement se prononce sur l’utilité, mais sur l’utilité relative beaucoup moindre de cette chose, et elle a une valeur. Pourquoi ? Parce que celui qui s’est donné la peine de faire la bougie ne veut pas me rendre le service de me la céder, si je ne lui rends un service équivalent.

Ce qu’il s’agit de comparer et de juger, pour déterminer la valeur, ce n’est donc pas l’utilité relative des choses, mais le rapport de deux services.

En ces termes, je ne repousse pas la définition de Storch.

 

Résumons ce paragraphe, afin de montrer que ma définition contient tout ce qu’il y a de vrai dans celles de mes prédécesseurs, et élimine tout ce qu’elles ont d’erroné par excès ou défaut.

Le principe de la valeur, ai-je dit, est dans un service humain. Elle résulte de l’appréciation de deux services comparés.

La valeur doit avoir trait à l’effort : service implique un effort quelconque.

Elle suppose comparaison d’efforts échangés, au moins échangeables : service implique les termes donner et recevoir.

En fait, elle n’est cependant pas proportionnelle à l’intensité des efforts : service n’implique pas nécessairement cette proportion.

Une foule de circonstances extérieures influent sur la valeur sans être la valeur même : Le mot service tient compte de toutes ces circonstances dans la mesure convenable.

Matérialité. Quand le service consiste à céder une chose matérielle, rien n’empêche de dire, par métonymie, que c’est cette chose qui vaut. Mais il ne faut pas perdre de vue que c’est là un trope qui attribue aux choses mêmes la valeur des services dont elles sont l’occasion.

Conservabilité. Matière ou non, la valeur se conserve jusqu’à la satisfaction, et pas plus loin. Elle ne change pas de nature selon que la satisfaction suit l’effort de plus ou moins près, selon que le service est personnel ou réel.

Accumulabilité. Ce que l’épargne accumule, dans l’ordre social, ce n’est pas la matière, mais la valeur ou les services [7].

Utilité. J’admettrai avec M. Say que l’utilité est le fondement de la valeur, pourvu qu’on convienne qu’il ne s’agit nullement de l’utilité qui est dans les choses, mais de l’utilité relative des services.

Travail. J’admettrai avec Ricardo que le travail est le fondement de la valeur, pourvu d’abord qu’on prenne le mot travail dans le sens le plus général, et ensuite qu’on ne conclue pas à une proportionnalité contraire à tous les faits ; en d’autres termes, pourvu qu’on substitue au mot travail le mot service.

Rareté. J’admets avec Senior que la rareté influe sur la valeur. Mais pourquoi ? Parce qu’elle rend le service d’autant plus précieux.

Jugement. J’admets avec Storch que la valeur résulte d’un jugement, pourvu qu’on convienne que c’est du jugement que nous portons, non sur l’utilité des choses, mais sur l’utilité des services.

Ainsi les économistes de toutes nuances devront se tenir pour satisfaits. Je leur donne raison à tous, parce que tous ont aperçu la vérité par un côté. Il est vrai que l’erreur était sur le revers de la médaille. C’est au lecteur de décider si ma définition tient compte de toutes les vérités et rejette toutes les erreurs.

 

Je ne dois pas terminer sans dire un mot de cette quadrature de l’économie politique : la mesure de la valeur ; et ici je répéterai, avec bien plus de force encore, l’observation qui termine les précédents chapitres.

J’ai dit que nos besoins, nos désirs, nos goûts n’ont ni bornes ni mesure précise.

J’ai dit que nos moyens d’y pourvoir, dons de la nature, facultés, activité, prévoyance, discernement, n’avaient pas de mesure précise. Chacun de ces éléments est variable en lui-même ; il diffère d’homme à homme, il diffère dans chaque individu de minute en minute, en sorte que tout cela forme un ensemble qui est la mobilité même.

Si maintenant l’on considère quelles sont les circonstances qui influent sur la valeur, utilité, travail, rareté, jugement, et si l’on reconnaît qu’il n’est aucune de ces circonstances qui ne varie à l’infini, comment s’obstinerait-on à chercher à la valeur une mesure fixe ?

Il serait curieux qu’on trouvât la fixité dans un terme moyen composé d’éléments mobiles, et qui n’est autre chose qu’un rapport entre deux termes extrêmes plus mobiles encore !

Les économistes qui poursuivent une mesure absolue de la valeur courent donc après une chimère, et qui plus est, après une inutilité. La pratique universelle a adopté l’or et l’argent, encore qu’elle n’ignorât pas combien la valeur de ces métaux est variable. Mais qu’importe la variabilité de la mesure, si, affectant de la même manière les deux objets échangés, elle ne peut altérer la loyauté de l’échange ? C’est une moyenne proportionnelle qui peut hausser ou baisser, sans manquer pour cela à sa mission, qui est d’accuser exactement le rapport des deux extrêmes.

La science ne se propose pas pour but, comme l’échange, de chercher le rapport actuel de deux services, car en ce cas la monnaie lui suffirait. Ce qu’elle cherche surtout, c’est le rapport de l’effort à la satisfaction, et à cet égard, une mesure de la valeur, existât-elle, ne lui apprendrait rien, car l’effort apporte toujours à la satisfaction une proportion variable d’utilité gratuite qui n’a pas de valeur. C’est parce que cet élément de bien-être a été perdu de vue, que la plupart des écrivains ont déploré l’absence d’une mesure de la valeur. Ils n’ont pas vu qu’elle ne ferait aucune réponse à la question proposée : Quelle est la richesse ou le bien-être comparatif de deux classes, de deux peuples, de deux générations ?

Pour résoudre cette question, il faut à la science une mesure qui lui révèle, non pas le rapport de deux services, lesquels peuvent servir de véhicule à des doses très-diverses d’utilité gratuite, mais le rapport de l’effort à la satisfaction, et cette mesure ne saurait être autre que l’effort lui-même ou le travail.

Mais comment le travail servira-t-il de mesure ? N’est-il pas lui-même un des éléments les plus variables ? N’est-il pas plus ou moins habile, pénible, chanceux, dangereux, répugnant ? N’exige-t-il pas plus ou moins l’intervention de certaines facultés intellectuelles, de certaines vertus morales ? et ne conduit-il pas, en raison de toutes ces circonstances, à des rémunérations d’une variété infinie ?

Il y a une nature de travail qui, en tout temps, en tous lieux, est identique à lui-même, et c’est celui-là qui doit servir de type. C’est le travail le plus simple, le plus brut, le plus primitif, le plus musculaire, celui qui est le plus dégagé de toute coopération naturelle, celui que tout homme peut exécuter, celui qui rend des services que chacun peut se rendre à soi-même, celui qui n’exige ni force exceptionnelle, ni habileté, ni apprentissage, le travail tel qu’il s’est manifesté au point de départ de l’humanité, le travail, en un mot, du simple journalier. Ce travail est partout le plus offert, le moins spécial, le plus homogène et le moins rétribué. Toutes les rémunérations s’échelonnent et se graduent à partir de cette base, elles augmentent avec toutes les circonstances qui ajoutent à son mérite.

Si donc on veut comparer deux états sociaux, il ne faut pas recourir à une mesure de la valeur, par deux motifs, aussi logiques l’un que l’autre : d’abord, parce qu’il n’y en a pas ; ensuite, parce qu’elle ferait à l’interrogation une réponse trompeuse, négligeant un élément considérable et progressif du bien-être humain : l’utilité gratuite.

Ce qu’il faut faire, c’est au contraire oublier complétement la valeur, particulièrement la monnaie, et se demander : Quelle est, dans tel pays, à telle époque, la quantité de chaque genre d’utilité spéciale, et la somme de toutes les utilités qui répond à chaque quantité donnée de travail brut ; en d’autres termes : quel est le bien-être que peut se procurer par l’échange le simple journalier ?

On peut affirmer que l’ordre social naturel est perfectible et harmonique, si, d’un côté, le nombre des hommes voués au travail brut, et recevant la plus petite rétribution possible, va sans cesse diminuant, et si, de l’autre, cette rémunération mesurée non en valeur ou en monnaie, mais en satisfaction réelle, s’accroît sans cesse [8].

Notes

[1]: Ici Bastiat s’égare : un homme peut comparer justement l’opportunité de deux siens efforts différents, et choisir l’un plutôt que l’autre. (Note de l'éditeur de Bastiat.org.)

On pense ici à la notion d’“échange autistique” développée par les économistes autrichiens. Ludwig von Mises, L’Action humaine : « Toute action consiste fondamentalement à échanger un état de choses contre un autre. Si l’action est accomplie par un individu indépendamment de la coopération d’autres individus, on peut la qualifier d’échange autistique. Par exemple : le chasseur solitaire, quand il tue un animal pour sa propre consommation, échange du temps de loisir et une cartouche contre de la nourriture. » (Note et traduction de Laura LC.)

[2]: Sauf précisément (pour reprendre notre objection ci-dessus), si l’action d’aller chercher de l’eau m’oblige à renoncer à autre chose. Exemple : j’ai très soif, mais la source est à une lieue vers l’intérieur des terres, et j’aimerais aussi profiter de la marée basse pour aller à la pêche aux palourdes en vue de mon déjeuner. À moi de voir si le fait d’étancher ma soif au plus vite vaut la peine d’une privation de repas. (Note de Laura LC.)

[3]: Pour parler plus précisément, on ne compare pas les deux efforts l’un à l’autre : chacun pèse de son côté les inconvénients de l’effort qu’on lui demande et les avantages qu’il escompte retirer de l’échange, et ces deux termes de comparaison sont différents pour les deux parties. (Note de Laura LC.)

[4]: Cela nous rappelle ces mots de Ludwig von Mises dans L’Action humaine :

« La praxéologie et l’économie ne s’occupent pas de l’intention et de l’action humaines telles qu’elles devraient être, ou telles qu’elles seraient si tous les hommes étaient inspirés par une philosophie absolument valide et doués d’une connaissance parfaite de la technologie. Car ces notions de validité absolue et d’omniscience n’ont pas leur place dans le cadre d’une science qui a pour objet d’étude l’homme faillible. J’appelle fin tout ce que les hommes visent. J’appelle moyen tout ce que les hommes, en agissant, considèrent comme tel.

« [...] La médecine actuelle tient pour une légende la doctrine des effets thérapeutiques de la mandragore. Mais tant qu’il y a eu des gens pour croire à cette légende, la mandragore a été un bien économique, et on payait un prix pour l’acquérir. L’économie, quand elle s’occupe des prix, ne se demande pas ce que les choses sont aux yeux de tierces personnes, mais seulement ce qu’elles sont dans l’intention des personnes qui désirent les acquérir. Car elle s’occupe des prix réels, payés et reçus à l’occasion des transactions réelles, et non des prix tels qu’ils seraient si les hommes étaient différents de ce qu’ils sont en réalité. »

(Note et traduction de Laura LC.)

[5]: Ajoute ! Le sujet avait donc de la valeur par lui-même, antérieurement au travail. Il ne pouvait la tenir que de la nature. L’action naturelle n’est donc pas gratuite. Qui donc a l’audace de se faire payer cette portion de valeur extra-humaine ? (Note de l’auteur.)

[6]: Ici, l’éditeur des Œuvres complètes renvoie à cette ébauche inédite.

[7]: L’éditeur renvoie ici à cette ébauche inédite.

[8]: Ce qui suit était destiné par l’auteur à trouver place dans le présent chapitre. (Note de l'éditeur de l'édition originale.)

Bastiat.orgLe Libéralisme, le vraiUn site par François-René Rideau