Propriété foncière

Frédéric Bastiat

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Chapitre IX des Harmonies Économiques

Si l’idée dominante de cet écrit est vraie, voici comment il faut se représenter l’humanité dans ses rapports avec le monde extérieur.

Dieu a créé la terre. Il a mis à sa surface et dans ses entrailles une foule de choses utiles à l’homme, en ce qu’elles sont propres à satisfaire ses besoins.

En outre, il a mis dans la matière des forces : gravitation, élasticité, porosité, compressibilité, calorique, lumière, électricité, cristallisation, vie végétale.

Il a placé l’homme en face de ces matériaux et de ces forces. Il les lui a livrés gratuitement.

Les hommes se sont mis à exercer leur activité sur ces matériaux et ces forces ; par là ils se sont rendu service à eux-mêmes. Ils ont aussi travaillé les uns pour les autres ; par là ils se sont rendu des services réciproques. Ces services comparés dans l’échange ont fait naître l’idée de valeur, et la valeur celle de propriété.

Chacun est donc devenu propriétaire en proportion de ses services. Mais les forces et les matériaux, donnés par Dieu gratuitement à l’homme dès l’origine, sont demeurés, sont encore et seront toujours gratuits, à travers toutes les transactions humaines ; car, dans les appréciations auxquelles donnent lieu les échanges, ce sont les services humains et non les dons de Dieu qui s’évaluent.

Il résulte de là qu’il n’y en a pas un seul parmi nous, tant que les transactions sont libres, qui cesse jamais d’être usufruitier de ces dons. Une seule condition nous est posée, c’est d’exécuter le travail nécessaire pour les mettre à notre portée, ou, si quelqu’un prend cette peine pour nous, de prendre pour lui une peine équivalente.

Si c’est là la vérité, certes la propriété est inébranlable.

L’universel instinct de l’humanité, plus infaillible qu’aucune élucubration individuelle, s’en tenait, sans l’analyser, à cette donnée, quand la théorie est venue scruter les fondements de la propriété.

Malheureusement elle débuta par une confusion : elle prit l’utilité pour la valeur. Elle attribua une valeur propre, indépendante de tout service humain, soit aux matériaux, soit aux forces de la nature. À l’instant la propriété fut aussi injustifiable qu’inintelligible.

Car utilité est un rapport entre la chose et notre organisation. Elle n’implique nécessairement ni efforts, ni transactions, ni comparaisons ; elle se peut concevoir en elle-même et relativement à l’homme isolé. Valeur, au contraire, est un rapport d’homme à homme ; pour exister il faut qu’elle existe en double, rien d’isolé ne se pouvant comparer. Valeur implique que celui qui la détient ne la cède que contre une valeur égale. La théorie qui confond ces deux idées arrive donc à supposer qu’un homme, dans l’échange, donne de la prétendue valeur de création naturelle contre de la vraie valeur de création humaine ; de l’utilité qui n’a exigé aucun travail contre de l’utilité qui en a exigé ; en d’autres termes, qu’il peut profiter du travail d’autrui sans travailler. — La théorie appela la propriété, ainsi comprise, d’abord monopole nécessaire, puis monopole tout court, ensuite illégitimité et finalement vol.

 

La propriété foncière reçut le premier choc. Cela devait être. Ce n’est pas que toutes les industries ne fassent intervenir dans leur œuvre des forces naturelles ; mais ces forces se manifestent d’une manière beaucoup plus éclatante, aux yeux de la multitude, dans les phénomènes de la vie végétale et animale, dans la production des aliments et de ce qu’on nomme improprement matières premières, œuvres spéciales de l’agriculture.

D’ailleurs, si un monopole devait plus que tout autre révolter la conscience humaine, c’était sans doute celui qui s’appliquait aux choses les plus nécessaires à la vie.

La confusion dont il s’agit, déjà fort spécieuse au point de vue scientifique, puisque aucun théoricien, que je sache, n’y a échappé, devenait plus spécieuse encore par le spectacle qu’offre le monde.

On voyait souvent le propriétaire foncier vivre sans travailler, et l’on en tirait cette conclusion assez plausible : « Il faut bien qu’il ait trouvé le moyen de se faire rémunérer pour autre chose que pour son travail. » Cette autre chose, que pouvait-elle être, sinon la fécondité, la productivité, la coopération de l’instrument, le sol ? C’est donc la rente du sol qui fut flétrie, selon les époques, des noms de monopole nécessaire, privilége, illégitimité, vol.

Il faut le dire : la théorie a rencontré sur son chemin un fait qui a dû contribuer puissamment à l’égarer. Peu de terres, en Europe, ont échappé à la conquête et à tous les abus qu’elle entraîne. La science a pu confondre la manière dont la propriété foncière a été acquise violemment avec la manière dont elle se forme naturellement.

Mais il ne faut pas imaginer que la fausse définition du mot valeur se soit bornée à ébranler la propriété foncière. C’est une terrible et infatigable puissance que la logique, qu’elle parte d’un bon ou d’un mauvais principe ! Comme la terre, a-t-on dit, fait concourir à la production de la valeur la lumière, la chaleur, l’électricité, la vie végétale, etc., de même le capital ne fait-il pas concourir à la production de la valeur le vent, l’élasticité, la gravitation ? Il y a donc des hommes, outre les agriculteurs, qui se font payer aussi l’intervention des agents naturels. Cette rémunération leur arrive par l’intérêt du capital, comme aux propriétaires fonciers par la rente du sol. Guerre donc à l’intérêt comme à la rente !

Voici donc la gradation des coups qu’a subis la propriété au nom de ce principe faux selon moi, vrai selon les économistes, socialistes, communistes, égalitaires, à savoir : les agents naturels ont ou créent de la valeur. — Car, il faut bien le remarquer, c’est une prémisse sur laquelle toutes les écoles sont d’accord. Leur dissidence consiste uniquement dans la timidité ou la hardiesse des déductions.

Les économistes ont dit : la propriété (du sol) est un privilége, mais il est nécessaire, il faut le maintenir.

Les socialistes : la propriété (du sol) est un privilége, mais il est nécessaire, il faut le maintenir — en lui demandant une compensation, le droit au travail.

Les communistes et les égalitaires : la propriété (en général) est un privilége, il faut la détruire.

Et moi, je crie à tue-tête : La propriété n’est pas un privilége. Votre commune prémisse est fausse, donc vos trois conclusions, quoique diverses, sont fausses. La propriété n’est pas un privilége, donc il ne faut ni la tolérer par grâce, ni lui demander une compensation, ni la détruire.

 

Passons brièvement en revue les opinions émises sur ce grave sujet par les diverses écoles.

On sait que les économistes anglais ont posé ce principe sur lequel ils semblent unanimes : la valeur vient du travail. Qu’ils s’accordent entre eux, c’est possible ; mais s’accordent-ils avec eux-mêmes ? C’est là ce qui eût été désirable, et le lecteur va en juger. Il verra s’ils ne confondent pas toujours et partout l’utilité gratuite, non rémunérable, sans valeur, avec l’utilité onéreuse, seule due au travail, seule, d’après eux-mêmes, pourvue de valeur.

Ad. Smith. « Dans la culture de la terre, la nature travaille conjointement avec l’homme, et, quoique le travail de la nature ne coûte aucune dépense, ce qu’il produit n’en a pas moins sa valeur, aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus chers. »

Voici donc la nature produisant de la valeur. Il faut bien que l’acheteur du blé la paye, quoiqu’elle n’ait rien coûté à personne, pas même du travail. Qui donc ose se présenter pour recevoir cette prétendue valeur ? À la place de ce mot, mettez le mot utilité, et tout s’éclaircit, et la propriété est justifiée, et la justice est satisfaite.

« On peut considérer la rente comme le produit de cette puissance de la nature dont le propriétaire prête la jouissance au fermier… Elle est (la rente !) l’œuvre de la nature, qui reste après qu’on a déduit ou compensé tout ce qu’on peut regarder comme l’œuvre de l’homme. C’est rarement moins du quart et souvent plus du tiers du produit total. Jamais une quantité égale de travail humain, employé dans les manufactures, ne saurait opérer une aussi grande reproduction. Dans celles-ci, la nature ne fait rien, c’est l’homme qui fait tout. »

Peut-on accumuler en moins de mots plus d’erreurs dangereuses ? Ainsi le quart ou le tiers de la valeur des subsistances est dû à l’exclusive puissance de la nature. Et cependant le propriétaire se fait payer par le fermier, et le fermier par le prolétaire, cette prétendue valeur qui reste après que l’œuvre de l’homme est rémunérée. Et c’est sur cette base que vous voulez asseoir la propriété ! Que faites vous d’ailleurs de l’axiome : toute valeur vient du travail ?

Puis voici la nature qui ne fait rien dans les fabriques ! Quoi ! la gravitation, l’élasticité des gaz, la force des animaux n’aident pas le manufacturier ! Ces forces agissent dans les fabriques exactement comme dans les champs ; elles produisent gratuitement, non de la valeur, mais de l’utilité. Sans quoi la propriété des capitaux ne serait pas plus à l’abri que celle du sol des inductions communistes.

Buchanan. Ce commentateur, adoptant la théorie du maître sur la Rente, poussé par la logique, le blâme de l’avoir jugée avantageuse.

« Smith, en regardant la portion de la production territoriale qui représente le profit du fonds de terre (quelle langue !) comme avantageuse à la société, n’a pas réfléchi que la rente n’est que l’effet de la cherté, et que ce que le propriétaire gagne de cette manière, il ne le gagne qu’aux dépens du consommateur. La société ne gagne rien par la reproduction du profit des terres. C’est une classe qui profite aux dépens des autres. »

On voit apparaître ici la déduction logique : la rente est une injustice.

Ricardo. « La rente est cette portion du produit de la terre que l’on paye au propriétaire pour avoir le droit d’exploiter les facultés productives et impérissables du sol. »

Et, afin qu’on ne s’y trompe pas, l’auteur ajoute :

« On confond souvent la rente avec l’intérêt et le profit du capital… Il est évident qu’une portion de la rente représente l’intérêt du capital consacré à amender le terrain, à ériger les constructions nécessaires, etc., le reste est payé pour exploiter les propriétés naturelles et indestructibles du sol. — C’est pourquoi, quand je parlerai de rente dans la suite de cet ouvrage, je ne désignerai sous ce nom que ce que le fermier paye au propriétaire pour le droit d’exploiter les facultés primitives et indestructibles du sol.  »

Mac-Culloch. « Ce qu’on nomme proprement la rente, c’est la somme payée pour l’usage des forces naturelles et de la puissance inhérente au sol. Elle est entièrement distincte de la somme payée à raison des constructions, clôtures, routes, et autres améliorations foncières. La rente est donc toujours un monopole.  »

Scrope. « La valeur de la terre et la faculté d’en tirer une rente sont dues à deux circonstances : 1° à l’appropriation de ses puissances naturelles ; 2° au travail appliqué à son amélioration. »

La conséquence ne s’est pas fait longtemps attendre :

« Sous le premier rapport, la rente est un monopole. C’est une restriction à l’usufruit des dons que le Créateur a faits aux hommes pour la satisfaction de leurs besoins. Cette restriction n’est juste qu’autant qu’elle est nécessaire pour le bien commun. »

Quelle ne doit pas être la perplexité des bonnes âmes qui se refusent à admettre que rien soit nécessaire qui ne soit juste !

Enfin Scrope termine par ces mots :

« Quand elle dépasse ce point, il la faut modifier, en vertu du principe qui la fit établir. »

Il est impossible que le lecteur n’aperçoive pas que ces auteurs nous ont menés à la négation de la propriété, et nous y ont menés très-logiquement en partant de ce point : le propriétaire se fait payer les dons de Dieu. Voici que le fermage est une injustice que la loi a établie sous l’empire de la nécessité, qu’elle peut modifier ou détruire sous l’empire d’une autre nécessité. Les communistes n’ont jamais dit autre chose.

Senior. « Les instruments de la production sont le travail et les agents naturels. Les agents naturels ayant été appropriés, les propriétaires s’en font payer l’usage, sous forme de rente, qui n’est la récompense d’aucun sacrifice quelconque, et est reçue par ceux qui n’ont ni travaillé ni fait des avances, mais qui se bornent à tendre la main pour recevoir les offrandes de la communauté. »

Après avoir porté ce rude coup à la propriété, Senior explique qu’une partie de la rente répond à l’intérêt du capital, puis il ajoute :

« Le surplus est prélevé par le propriétaire des agents naturels, et forme sa récompense, non pour avoir travaillé ou épargné, mais simplement pour n’avoir pas gardé quand il pouvait garder, pour avoir permis que les dons de la nature fussent acceptés. »

On le voit, c’est toujours la même théorie. On suppose que le propriétaire s’interpose entre la bouche qui a faim et l’aliment que Dieu lui avait destiné, sous la condition du travail. Le propriétaire, qui a concouru à la production, se fait payer pour ce travail, ce qui est juste, et il se fait payer une seconde fois pour le travail de la nature, pour l’usage des forces productives, des puissances indestructibles du sol, ce qui est inique.

Cette théorie, développée par les économistes anglais, Mill, Malthus, etc., on la voit avec peine prévaloir aussi sur le continent.

« Quand un franc de semence, dit Scialoja, donne cent francs de blé, cette augmentation de valeur est due, en grande partie, à la terre. »

C’est confondre l’utilité et la valeur. Autant vaudrait dire : Quand l’eau, qui ne coûtait qu’un sou à dix pas de la source, coûte dix sous à cent pas, cette augmentation de valeur est due en partie à l’intervention de la nature.

Florez Estrada. « La rente est cette partie du produit agricole qui reste après que tous les frais de la production ont été couverts.  »

Donc le propriétaire reçoit quelque chose pour rien. Les économistes anglais commencent tous par poser ce principe : La valeur vient du travail. Ce n’est donc que par une inconséquence qu’ils attribuent ensuite de la valeur aux puissances du sol.

Les économistes français, en général, voient la valeur dans l’utilité ; mais, confondant l’utilité gratuite avec l’utilité onéreuse, ils ne portent pas à la propriété de moins rudes coups.

J.-B. Say. « La terre n’est pas le seul agent de la nature qui soit productif ; mais c’est le seul, ou à peu près, que l’homme ait pu s’approprier. L’eau de la mer, des rivières, par la faculté qu’elle a de mettre en mouvement nos machines, de nourrir des poissons, de porter nos bateaux, a bien aussi un pouvoir productif. Le vent, et jusqu’à la chaleur du soleil, travaillent pour nous ; mais heureusement personne n’a pu dire : Le vent et le soleil m’appartiennent, et le service qu’ils rendent doit m’être payé. »

Say semble déplorer ici que quelqu’un ait pu dire : La terre m’appartient, et le service qu’elle rend doit m’être payé. — Heureusement, dirai-je, il n’est pas plus au pouvoir du propriétaire de se faire payer les services du sol que ceux du vent et du soleil.

« La terre est un atelier chimique admirable, où se combinent et s’élaborent une foule de matériaux et d’éléments qui en sortent sous la forme de froment, de fruits, de lin, etc. La nature a fait présent gratuitement à l’homme de ce vaste atelier, divisé en une foule de compartiments propres à diverses productions. Mais certains hommes, entre tous, s’en sont emparés, et ont dit : À moi ce compartiment, à moi cet autre ; ce qui en sortira sera ma propriété exclusive. Et, chose étonnante ! ce privilége usurpé, loin d’avoir été funeste à la communauté, s’est trouvé lui être avantageux. »

Oui, sans doute, cet arrangement lui a été avantageux ; mais pourquoi ? parce qu’il n’est ni privilége ni usurpé ; parce que celui qui a dit : « À moi ce compartiment, » n’a pas pu ajouter : « Ce qui en sortira sera ma propriété exclusive ; » mais bien : « Ce qui en sortira sera la propriété exclusive de quiconque voudra l’acheter, en me restituant simplement la peine que j’aurai prise, celle que je lui aurai épargnée ; la collaboration de la nature, gratuite pour moi, le sera aussi pour lui. »

Say, qu’on le remarque bien, distingue, dans la valeur du blé, la part de la propriété, la part du capital et la part du travail. Il se donne beaucoup de peine, à bonne intention, pour justifier cette première part de rémunération qui revient au propriétaire, et qui n’est la récompense d’aucun travail antérieur ou actuel. Mais il n’y parvient pas, car, comme Scrope, il se rabat sur la dernière et la moins satisfaisante des ressources : la nécessité.

« S’il est impossible que la production ait lieu non seulement sans fonds de terre et sans capitaux, mais sans que ces moyens de production soient des propriétés, ne peut-on pas dire que leurs propriétaires exercent une fonction productive, puisque, sans elle, la production n’aurait pas lieu ? fonction commode, à la vérité, mais qui, cependant, dans l’état actuel de nos sociétés, a exigé une accumulation, fruit d’une production ou d’une épargne, etc. »

La confusion saute aux yeux. Ce qui a exigé une accumulation, c’est le rôle du propriétaire en tant que capitaliste et celui-là n’est pas contesté ni en question. Mais ce qui est commode, c’est le rôle du propriétaire en tant que propriétaire en tant que se faisant payer les dons de Dieu. C’est ce rôle-là qu’il fallait justifier, et il n’y a là ni accumulation ni épargne à alléguer.

« Si donc les propriétés territoriales et capitales (pourquoi assimiler ce qui est différent ?) sont le fruit d’une production, je suis fondé à représenter ces propriétés comme des machines travaillantes, productives, dont les auteurs, en se croisant les bras, tireraient un loyer. »

Toujours même confusion. Celui qui a fait une machine a une propriété capitale dont il tire un loyer légitime, parce qu’il se fait payer, non le travail de la machine, mais le travail qu’il a exécuté lui-même pour la faire. Mais le sol, propriété territoriale, n’est pas le fruit d’une production humaine. À quel titre se fait-on payer pour sa coopération ? L’auteur a accolé ici deux propriétés de natures diverses pour induire l’esprit à innocenter l’une par les motifs qui innocentent l’autre.

Blanqui. « Le cultivateur, qui laboure, fume, ensemence et moissonne son champ, fournit un travail sans lequel il ne saurait rien recueillir. Mais l’action de la terre qui fait fermenter la semence, et celle du soleil qui conduit la plante à sa maturité, sont indépendantes de ce travail et concourent à la formation des valeurs que représente la récolte… Smith et plusieurs économistes ont prétendu que le travail de l’homme était l’unique source des valeurs. Non, certes, l’industrie du laboureur n’est pas l’unique source de la valeur d’un sac de blé, ni d’un boisseau de pommes de terre. Jamais son talent n’ira jusqu’à créer le phénomène de la germination, pas plus que la patience des alchimistes n’a découvert le secret de faire de l’or. Cela est évident. »

Il n’est pas possible de faire une confusion plus complète, d’abord entre l’utilité et la valeur, ensuite entre l’utilité gratuite et l’utilité onéreuse.

Garnier. « La rente du propriétaire diffère essentiellement des rétributions payées à l’ouvrier pour son travail, ou à l’entrepreneur pour le profit des avances par lui faites, en ce que ces deux genres de rétribution sont l’indemnité, l’un d’une peine, l’autre d’une privation et d’un risque auquel on s’est soumis, au lieu que la rente est reçue par le propriétaire plus gratuitement et en vertu seulement d’une convention légale qui reconnaît et maintient à certains individus le droit de propriété foncière. » (Eléments de l’économie politique, 2e édit., p. 293.)

En d’autres termes, l’ouvrier et l’entrepreneur sont payés, de par l’équité, pour des services qu’ils rendent ; le propriétaire est payé, de par la loi, pour des services qu’il ne rend pas.

« Les plus hardis novateurs ne font autre chose que proposer le remplacement de la propriété individuelle par la propriété collective… Ils ont bien, ce nous semble, raison en droit humain ; mais ils auront tort pratiquement tant qu’ils n’auront pas su montrer les avantages d’un meilleur système économique… » (Ibid., pag. 377 et 378.)

« Mais longtemps encore, en avouant que la propriété est un privilége, un monopole, on ajoutera que c’est un monopole utile, naturel…

« En résumé, on semble admettre, en économie politique (hélas ! oui, et voilà le mal), que la propriété ne découle pas du droit divin, du droit domanial ou de tout autre droit spéculatif, mais bien de son utilité. Ce n’est qu’un monopole toléré dans l’intérêt de tous, etc. »

C’est identiquement l’arrêt prononcé par Scrope et répété par Say en termes adoucis.

 

Je crois avoir suffisamment prouvé que l’économie politique, partant de cette fausse donnée : « Les agents naturels ont ou créent de la valeur, » était arrivée à cette conclusion : « La propriété (en tant qu’elle accapare et se fait payer cette valeur étrangère à tout service humain) est un privilége, un monopole, une usurpation. Mais c’est un privilége nécessaire, il le faut maintenir. »

Il me reste à faire voir que les socialistes partent de la même donnée ; seulement, ils modifient ainsi la conclusion : « La propriété est un privilége nécessaire ; il le faut maintenir, mais en demandant au propriétaire une compensation sous forme de droit au travail en faveur des prolétaires. »

Ensuite je ferai comparaître les communistes, qui disent, toujours en se fondant sur la même donnée : La propriété est un privilége, il la faut abolir.

Et enfin, au risque de me répéter, je terminerai en renversant, s’il est possible, la commune prémisse de ces trois conclusions : les agents naturels ont ou créent de la valeur. Si j’y parviens, si je démontre que les agents naturels, même appropriés, ne produisent pas de la valeur, mais de l’utilité qui, passant par la main du propriétaire, sans y rien laisser, arrive gratuitement au consommateur, — en ce cas, économistes, socialistes, communistes, tous devront enfin s’accorder pour laisser, à cet égard, le monde tel qu’il est.

M. Considérant. [1] « Pour voir comment et à quelles conditions la propriété particulière peut se manifester et se développer Légitimement, il nous faut posséder le principe fondamental du droit de propriété. Le voici :

« Tout homme possède légitimement la chose que son travail, son intelligence, ou, plus généralement que son activité a créée.

« Ce principe est incontestable, et il est bon de remarquer qu’il contient implicitement la reconnaissance du droit de tous à la terre. En effet, la terre n’ayant pas été créée par l’homme, il résulte du principe fondamental de la propriété que la terre, le fonds commun livré à l’espèce, ne peut en aucune façon être légitimement la propriété absolue et exclusive de tels ou tels individus qui n’ont pas créé cette valeur. — Constituons donc la vraie théorie de la propriété, en la fondant exclusivement sur le principe irrécusable qui assoit la légitimité de la propriété sur le fait de la création de la chose ou de la valeur possédée. Pour cela faire, nous allons raisonner sur la création de l’industrie, c’est-à dire sur l’origine et sur le développement de la culture, de la fabrication, des arts, etc., dans la société humaine.

« Supposons que sur le terrain d’une île isolée, sur le sol d’une nation, ou sur la terre entière (l’étendue du théâtre de l’action ne change rien à l’appréciation des faits), une génération humaine se livre pour la première fois à l’industrie, pour la première fois elle cultive, fabrique, etc. — Chaque génération, par son travail, par son intelligence, par l’emploi de son activité propre, crée des produits, développe des valeurs qui n’existaient pas sur la terre brute. N’est-il pas parfaitement évident que la propriété sera conforme au droit dans cette première génération industrieuse, si la valeur ou la richesse produite par l’activité de tous est répartie entre les producteurs en proportion du concours de chacun à la création de la richesse générale ? — Cela n’est pas contestable.

« Or, les résultats du travail de cette génération se divisent en deux catégories qu’il importe de bien distinguer.

« La première catégorie comprend les produits du sol, qui appartenaient à cette première génération en sa qualité d’usufruitière, augmentés, raffinés ou fabriqués par son travail, par son industrie. — Ces produits, bruts ou fabriqués, consistent, soit en objets de consommation, soit en instruments de travail. — Il est clair que ces produits appartiennent en toute et légitime propriété à ceux qui les ont créés par leur activité. Chacun de ceux-ci a donc droit, soit à consommer immédiatement ces produits, soit à les mettre en réserve pour en disposer plus tard à sa convenance, soit à les employer, les échanger, ou les donner et les transmettre à qui bon lui semble, sans avoir besoin pour cela de l’autorisation de qui que ce soit. Dans cette hypothèse, cette propriété est évidemment légitime, respectable, sacrée. On ne peut y porter atteinte sans attenter à la justice, au droit et à la liberté individuelle, enfin sans exercer une spoliation.

« Deuxième catégorie. Mais les créations dues à l’activité industrieuse de cette première génération ne sont pas toutes contenues dans la catégorie précédente. Non-seulement cette génération a créé les produits que nous venons de désigner (objets de consommation et instruments de travail), mais encore elle a ajouté une plus-value à la valeur primitive du sol par la culture, par les constructions, par tous les travaux de fonds et immobiliers qu’elle a exécutés.

« Cette plus-value constitue évidemment un produit, une valeur due à l’activité de la première génération. Or, si, par un moyen quelconque (ne nous occupons pas ici de la question des moyens), si, par un moyen quelconque, la propriété de cette plus-value est équitablement, c’est-à dire proportionnellement au concours de chacun dans la création, distribuée aux divers membres de la société, chacun de ceux-ci possédera légitimement la part qui lui sera revenue. Il pourra donc disposer de cette propriété individuelle légitime comme il l’entendra, l’échanger, la donner, la transmettre sans qu’aucun des autres individus, c’est-à-dire la société, puisse jamais avoir, sur ces valeurs, un droit et une autorité quelconques.

« Nous pouvons donc parfaitement concevoir que, quand la seconde génération arrivera, elle trouvera sur la terre deux sortes de capitaux :

« A. Le capital primitif ou naturel qui n’a pas été créé par les hommes de la première génération, — c’est-à-dire la valeur de la terre brute ;

« B. Le capital créé par la première génération, comprenant 1° les produits, denrées et instruments, qui n’auront pas été consommés ou usés par la première génération ; 2° la plus-value que le travail de la première génération aura ajoutée à la valeur de la terre brute.

« Il est donc évident, et il résulte clairement et nécessairement du principe fondamental du droit de propriété, tout à l’heure établi, que chaque individu de la deuxième génération a un droit égal au capital primitif ou naturel, tandis qu’il n’a aucun droit à l’autre capital, au capital créé par le travail de la première génération. Chaque individu de celle-ci pourra donc disposer de sa part du capital créé en faveur de tels ou tels individus de la seconde génération qu’il lui plaira choisir, enfants, amis, etc., sans que personne, sans que l’État lui-méme, comme nous venons déjà de le dire, ait rien à prétendre (au nom du droit de propriété) sur les dispositions que le donateur ou le légateur aura faites.

« Remarquons que, dans notre hypothèse, l’individu de la seconde génération est déjà avantagé par rapport à celui de la première, puisque, outre le droit au capital primitif qui lui est conservé, il a la chance de recevoir une part du capital créé, c’est-à-dire une valeur qu’il n’aura pas produite, et qui représente un travail antérieur.

« Si donc nous supposons les choses constituées dans la société de telle sorte :

« 1° Que le droit au capital primitif, c’est-à-dire à l’usufruit du sol dans son état brut, soit conservé, ou qu’un droit équivalent soit reconnu à chaque individu qui naît sur la terre à une époque quelconque ;

« 2° Que le capital créé soit réparti continuellement entre les hommes, à mesure qu’il se produit, en proportion du concours de chacun à la production de ce capital ;

« Si, disons-nous, le mécanisme de l’organisation sociale satisfait à ces deux conditions, la propriété, sous un pareil régime, serait constituée dans sa légitimité absolue, — le fait serait conforme au droit. » (Théorie du droit de propriété et du droit au travail, 3e édit., p. 15.)

On voit ici l’auteur socialiste distinguer deux sortes de valeurs : la valeur créée, qui est l’objet d’une propriété légitime, et la valeur incréée, nommée encore valeur de la terre brute, capital primitif, capital naturel, qui ne saurait devenir propriété individuelle que par usurpation. Or, selon la théorie que je m’efforce de faire prévaloir, les idées exprimées par ces mots : incréé, primitif, naturel, excluent radicalement ces autres idées : valeur, capital. C’est pourquoi la prémisse est fausse qui conduit M. Considérant à cette triste conclusion :

« Sous le régime qui constitue la propriété dans toutes les nations civilisées, le fonds commun, sur lequel l’espèce tout entière a plein droit d’usufruit, a été envahi ; il se trouve confisqué par le petit nombre à l’exclusion du grand nombre. Eh bien ! n’y eût-il en fait qu’un seul homme exclu de son droit à l’usufruit du fonds commun par la nature du régime de la propriété, cette exclusion constituerait à elle seule une atteinte au droit, et le régime de propriété qui la consacrerait serait certainement injuste, illégitime. »

Cependant M. Considérant reconnaît que la terre ne peut être cultivée que sous le régime de la propriété individuelle. Voilà le monopole nécessaire. Comment donc faire pour tout concilier, et sauvegarder les droits des prolétaires au capital primitif, naturel, incréé, à la valeur de la terre brute ?

« Eh bien ! qu’une société industrieuse, qui a pris possession de la terre et qui enlève à l’homme la faculté d’exercer à l’aventure et en liberté, sur la surface du sol, ses quatre droits naturels ; que cette société reconnaisse à l’individu, en compensation de ses droits dont elle le dépouille, le droit au travail. »

S’il y a quelque chose d’évident au monde, c’est que cette théorie, sauf la conclusion, est exactement celle des économistes. Celui qui achète un produit agricole rémunère trois choses : 1° Le travail actuel, rien de plus légitime ; 2° la plus-value donnée au sol par le travail antérieur, rien de plus légitime encore ; 3° enfin, le capital primitif ou naturel ou incréé, ce don gratuit de Dieu, appelé, par Considérant, valeur de la terre brute ; par Smith, puissances indestructibles du sol ; par Ricardo, facultés productives et impérissables de la terre ; par Say, agents naturels. C’est ce qui a été usurpé, selon M. Considérant ; c’est ce qui a été usurpé, d’après J.-B. Say. C’est ce qui constitue l’illégitimité et la spoliation aux yeux des socialistes ; c’est ce qui constitue le monopole et le privilége aux yeux des économistes.

L’accord se poursuit encore quant à la nécessité, à l’utilité de cet arrangement. Sans lui, la terre ne produirait pas, disent les disciples de Smith ; sans lui, nous reviendrions à l’état sauvage, répètent les disciples de Fourier.

On voit qu’en théorie, en droit, l’entente entre les deux écoles est beaucoup plus cordiale (au moins sur cette grande question) qu’on n’aurait pu l’imaginer. Elles ne se séparent que sur les conséquences à déduire législativement du fait sur lequel on s’accorde. « Puisque la propriété est entachée d’illégitimité en ce qu’elle attribue aux propriétaires une part de rémunération qui ne leur est pas due, et puisque, d’un autre côté, elle est nécessaire, respectons-la et demandons-lui des indemnités. — Non, disent les économistes, quoiqu’elle soit un monopole, puisqu’elle est nécessaire, respectons-la et laissons-la en repos. » Encore présentent-ils faiblement cette molle défense, car un de leurs derniers organes, Garnier, ajoute : « Vous avez raison en droit humain, mais vous aurez tort pratiquement, tant que vous n’aurez pas montré les effets d’un meilleur système. » À quoi les socialistes ne manquent pas de répondre : « Nous l’avons trouvé, c’est le droit au travail, essayez-en. »

 

Sur ces entrefaites, arrive M. Proudhon. Vous croyez peut-être que ce fameux contradicteur va contredire la grande prémisse économiste ou socialiste ? Point du tout. Il n’a pas besoin de cela pour démolir la propriété. Il s’empare, au contraire, de cette prémisse ; il la serre, il la presse, il en exprime la conséquence la plus logique. « Ah ! dit-il, vous avouez que les dons gratuits de Dieu ont non-seulement de l’utilité, mais de la valeur ;  vous avouez que les propriétaires les usurpent et les vendent. Donc, la propriété, c’est le vol. Donc, il ne faut ni la maintenir, ni lui demander des compensations, il la faut abolir. »

M. Proudhon a accumulé beaucoup d’arguments contre la propriété foncière. Le plus sérieux, le seul sérieux est celui que lui ont fourni les auteurs en confondant l’utilité et la valeur.

« Qui a droit, dit-il, de faire payer l’usage du sol, de cette richesse qui n’est pas le fait de l’homme ? À qui est dû le fermage de la terre ? au producteur de la terre, sans doute. Qui a fait la terre ? Dieu. En ce cas, propriétaire, retire-toi.

« … Mais le créateur de la terre ne la vend pas, il la donne ; et, en la donnant, il ne fait aucune acception de personnes. Comment donc, parmi tous ses enfants, ceux-là se trouvent-ils traités en aînés, ceux-ci en bâtards ? Comment, si l’égalité des lots fut le droit originel, l’inégalité des conditions est-elle le droit posthume ? »

Répondant à J.-B. Say, qui avait assimilé la terre à un instrument, il dit :

« Je tombe d’accord que la terre est un instrument ; mais quel est l’ouvrier ? Est-ce le propriétaire ? Est-ce lui qui, par la vertu efficace du droit de propriété, lui communique la vigueur et la fécondité ? Voilà précisément en quoi consiste le monopole du propriétaire que, n’ayant pas fait l’instrument, il s’en fait payer le service. Que le Créateur se présente et vienne lui-méme réclamer le fermage de la terre, nous compterons avec lui ; ou bien que le propriétaire, soi-disant fondé de pouvoirs, montre sa procuration. »

 

Cela est évident. Ces trois systèmes n’en font qu’un. Économistes, socialistes, égalitaires, tous adressent à la propriété foncière un reproche, et le même reproche, celui de faire payer ce qu’elle n’a pas le droit de faire payer. Ce tort, les uns l’appellent monopole, les autres illégitimité, et les troisièmes vol ; ce n’est qu’une gradation dans le même grief.

Maintenant, j’en appelle à tout lecteur attentif, ce grief est-il fondé ? N’ai-je pas démontré qu’il n’y a qu’une chose qui se place entre le don de Dieu et la bouche affamée, c’est le service humain ?

Économistes, vous dites : « La rente est ce qu’on paye au propriétaire pour l’usage des facultés productives et indestructibles du sol. » Je dis : Non. La rente, c’est ce qu’on paye au porteur d’eau pour la peine qu’il s’est donnée à faire une brouette et des roues, et l’eau nous coûterait davantage s’il la portait sur son dos. De même, le blé, le lin, la laine, le bois, la viande, les fruits nous coûteraient plus cher si le propriétaire n’eût pas perfectionné l’instrument qui les donne.

Socialistes, vous dites : « Primitivement les masses jouissaient de leurs droits à la terre sous la condition du travail, maintenant elles sont exclues et spoliées de leur patrimoine naturel. » Je réponds : Non, elles ne sont pas exclues ni spoliées ; elles recueillent gratuitement l’utilité élaborée par la terre, sous la condition du travail, c’est-à-dire en restituant ce travail à ceux qui le leur épargnent.

Égalitaires, vous dites : « C’est en cela que consiste le monopole du propriétaire, que, n’ayant pas fait l’instrument, il s’en fait payer le service. » Je réponds : Non. L’instrument-terre, en tant que Dieu l’a fait, produit de l’utilité, et cette utilité est gratuite ; il n’est pas au pouvoir du propriétaire de se la faire payer. L’instrument-terre, en tant que le propriétaire l’a préparé, travaillé, clos, desséché, amendé, garni d’autres instruments nécessaires, produit de la valeur, laquelle représente des services humains effectifs, et c’est la seule chose dont le propriétaire se fasse payer. Ou vous devez admettre la légitimité de ce droit, ou vous devez rejeter votre propre principe : la mutualité des services.

 

Afin de savoir quels sont les vrais éléments de la valeur territoriale, assistons à la formation de la propriété foncière non point selon les lois de la violence et de la conquête, mais selon les lois du travail et de l’échange. Voyons comment les choses se passent aux États-Unis.

Frère Jonathan, laborieux porteur d’eau de New-York, partit pour le Far-West emportant dans son escarcelle un millier de dollars, fruit de son travail et de ses épargnes.

Il traversa bien des fertiles contrées où le sol, le soleil, la pluie accomplissent leurs miracles et qui néanmoins n’ont aucune valeur dans le sens économique et pratique du mot.

Comme il était quelque peu philosophe, il se disait : « Il faut pourtant, quoi qu’en disent Smith et Ricardo, que la valeur soit autre chose que la puissance productive naturelle et indestructible du sol. »

Enfin, il arriva dans l’État d’Arkansas, et il se trouva en face d’une belle terre d’environ cent acres que le gouvernement avait fait piqueter pour la vendre au prix d’un dollar l’acre.

— Un dollar l’acre ! se dit-il, c’est bien peu, si peu qu’en vérité cela se rapproche de rien. J’achèterai cette terre, je la défricherai, je vendrai mes moissons, et, de porteur d’eau que j’étais, je deviendrai, moi aussi, propriétaire !

Frère Jonathan, logicien impitoyable, aimait à se rendre raison de tout. Il se disait : Mais pourquoi cette terre vaut-elle même un dollar l’acre ? Nul n’y a encore mis la main. Elle est vierge de tout travail. Smith et Ricardo, après eux la série des théoriciens jusqu’à Proudhon, auraient-ils raison ? La terre aurait-elle une valeur indépendante de tout travail, de tout service, de toute intervention humaine ? Faudrait-il admettre que les puissances productives et indestructibles du sol valent ? En ce cas, pourquoi ne valent-elles pas dans les pays que j’ai traversés ? Et, en outre, puisqu’elles dépassent, dans une proportion si énorme, le talent de l’homme, qui n’ira jamais jusqu’à créer le phénomène de la germination, suivant la judicieuse remarque de M. Blanqui, pourquoi ces puissances merveilleuses ne valent-elles qu’un dollar ?

Mais il ne tarda pas à comprendre que cette valeur, comme toutes les autres, est de création humaine et sociale. Le gouvernement américain demandait un dollar pour la cession de chaque acre, mais d’un autre côté il promettait de garantir, dans une certaine mesure, la sécurité de l’acquéreur ; il avait ébauché quelque route aux environs, il facilitait la transmission des lettres et journaux, etc., etc. Service pour service, disait Jonathan : le gouvernement me fait payer un dollar, mais il me rend bien l’équivalent. Dès lors, n’en déplaise à Ricardo, je m’explique humainement la valeur de cette terre, valeur qui serait plus grande encore si la route était plus rapprochée, la poste plus accessible, la protection plus efficace.

Tout en dissertant, Jonathan travaillait ; car il faut lui rendre cette justice qu’il mène habituellement ces deux choses de front.

Après avoir dépensé le reste de ses dollars en bâtisses, clôtures, défrichements, défoncements, desséchements, arrangements, etc., après avoir foui, labouré, hersé, semé et moissonné, vint le moment de vendre la récolte. « Je vais enfin savoir, s’écria Jonathan toujours préoccupé du problème de la valeur, si, en devenant propriétaire foncier, je me suis transformé en monopoleur, en aristocrate privilégié, en spoliateur de mes frères, en accapareur des libéralités divines. »

Il porta donc son grain au marché, et s’étant abouché avec un Yankee :

— Ami, lui dit-il, combien me donnerez-vous de ce maïs ?

— Le prix courant, fit l’autre.

— Le prix courant ? Mais cela me donnera-t-il quelque chose au delà de l’intérêt de mes capitaux et de la rémunération de mon travail ?

— Je suis marchand, dit le Yankee, et il faut bien que je me contente de la récompense de mon travail ancien ou actuel.

— Et je m’en contentais quand j’étais porteur d’eau, repartit Jonathan, mais me voici propriétaire foncier. Les économistes anglais et français m’ont assuré qu’en cette qualité, outre la double rétribution dont s’agit, je devais tirer profit des puissances productives et indestructibles du sol, prélever une aubaine sur les dons de Dieu.

— Les dons de Dieu appartiennent à tout le monde, dit le marchand. Je me sers bien de la puissance productive du vent pour pousser mes navires, mais je ne la fais pas payer.

— Et moi j’entends que vous me payiez quelque chose pour ces forces, afin que MM. Senior, Considérant et Proudhon ne m’aient pas en vain appelé monopoleur et usurpateur. Si j’en ai la honte, c’est bien le moins que j’en aie le profit.

— En ce cas, adieu, frère ; pour avoir du maïs je m’adresserai à d’autres propriétaires, et si je les trouve dans les mêmes dispositions que vous, j’en cultiverai moi-même.

Jonathan comprit alors cette vérité que, sous un régime de liberté, n’est pas monopoleur qui veut. Tant qu’il y aura des terres à défricher dans l’Union, se dit-il, je ne serai que le metteur en œuvre des fameuses forces productives et indestructibles. On me payera ma peine, et voilà tout, absolument comme quand j’étais porteur d’eau on me payait mon travail et non celui de la nature. Je vois bien que le véritable usufruitier des dons de Dieu, ce n’est pas celui qui cultive le blé, mais celui que le blé nourrit.

Au bout de quelques années, une autre entreprise ayant séduit Jonathan, il se mit à chercher un fermier pour sa terre. Le dialogue qui intervint entre les deux contractants fut très-curieux, et jetterait un grand jour sur la question, si je le rapportais en entier.

En voici un extrait :

Le propriétaire. Quoi ! vous ne me voulez payer pour fermage que l’intérêt, au cours, du capital que j’ai déboursé ?

Le fermier. Pas un centime au delà.

Le propriétaire. Pourquoi cela, s’il vous plaît ?

Le fermier. Parce qu’avec un capital égal je puis mettre une terre juste dans l’état où est la vôtre.

Le propriétaire. Ceci paraît décisif. Mais considérez que lorsque vous serez mon fermier, ce n’est pas seulement mon capital qui travaillera pour vous, mais encore la puissance productive et indestructible du sol. Vous aurez à votre service les merveilleux effets du soleil et de la lune, de l’affinité et de l’électricité. Faut-il que je vous cède tout cela pour rien ?

Le fermier. Pourquoi pas, puisque cela ne vous a rien coûté, que vous n’en tirez rien, et que je n’en tirerai rien non plus ?

Le propriétaire. Je n’en tire rien ? j’en tire tout, morbleu ! sans ces phénomènes admirables, toute mon industrie ne ferait pas pousser un brin d’herbe.

Le fermier. Sans doute. Mais rappelez-vous le Yankee. Il n’a pas voulu vous donner une obole pour toute cette coopération de la nature, pas plus que, quand vous étiez porteur d’eau, les ménagères de New-York ne voulaient vous donner une obole pour l’admirable élaboration au moyen de laquelle la nature alimente la source.

Le propriétaire. Cependant Ricardo et Proudhon

Le fermier. Je me moque de Ricardo. Traitons sur les bases que j’ai dites, ou je vais défricher de la terre à côté de la vôtre. Le soleil et la lune m’y serviront gratis.

C’était toujours même argument, et Jonathan commençait à comprendre que Dieu a pourvu avec quelque sagesse à ce qu’il ne fût pas facile d’intercepter ses dons.

Un peu dégoûté du métier de propriétaire, Jonathan voulut porter ailleurs son activité. Il se décida à mettre sa terre en vente.

Inutile de dire que personne ne voulut lui donner plus qu’elle ne lui avait coûté à lui-même. Il avait beau invoquer Ricardo, alléguer la prétendue valeur inhérente à la puissance indestructible du sol, on lui répondait toujours : « Il y a des terres à côté. » Et ce seul mot mettait à néant ses exigences comme ses illusions.

 

Il se passa même, dans cette transaction, un fait qui a une grande importance économique et qui n’est pas assez remarqué.

Tout le monde comprend que si un manufacturier voulait vendre, après dix ou quinze ans, son matériel, même à l’état neuf, la probabilité est qu’il serait forcé de subir une perte. La raison en est simple : dix ou quinze ans ne se passent guère sans amener quelque progrès en mécanique. C’est pourquoi celui qui expose sur le marché un appareil qui a quinze ans de date ne peut pas espérer qu’on lui restitue exactement tout le travail que cet appareil a exigé ; car avec un travail égal l’acheteur peut se procurer, vu les progrès accomplis, des machines plus perfectionnées, — ce qui, pour le dire en passant, prouve de plus en plus que la valeur n’est pas proportionnelle au travail, mais aux services.

Nous pouvons conclure de là qu’il est dans la nature des instruments de travail de perdre de leur valeur par la seule action du temps, indépendamment de la détérioration qu’implique l’usage, et poser cette formule : « Un des effets du progrès, c’est de diminuer la valeur de tous les instruments existants. »

Il est clair, en effet, que plus le progrès est rapide, plus les instruments anciens ont de peine à soutenir la rivalité des instruments nouveaux.

Je ne m’arrêterai pas ici à signaler les conséquences harmoniques de cette loi ; ce que je veux faire remarquer, c’est que la propriété foncière n’y échappe pas plus que toute autre propriété.

Frère Jonathan en fit l’épreuve. Car ayant tenu à son acquéreur ce langage : « Ce que j’ai dépensé sur cette terre en améliorations permanentes représente mille journées de travail. J’entends que vous me remboursiez d’abord l’équivalent de ces mille journées, et ensuite quelque chose en sus pour la valeur inhérente au sol et indépendante de toute œuvre humaine. »

L’acquéreur lui répondit :

« En premier lieu, je ne vous donnerai rien pour la valeur propre du sol, qui est tout simplement de l’utilité dont la terre à côté est aussi bien pourvue que la vôtre. Or, cette utilité native, extra-humaine, je puis l’avoir gratis, ce qui prouve qu’elle n’a pas de valeur.

« En second lieu, puisque vos livres constatent que vous avez employé mille journées à mettre votre domaine dans l’état où il est, je ne vous en restituerai que huit cents, et ma raison est qu’avec huit cents journées je puis faire aujourd’hui sur la terre à côté ce qu’avec mille vous avez fait autrefois sur la vôtre. Veuillez considérer que, depuis quinze ans, l’art de dessécher, de défricher, de bâtir, de creuser des puits, de disposer les étables, d’exécuter les transports, a fait des progrès. Chaque résultat donné exige moins de travail, et je ne veux pas me soumettre à vous donner dix de ce que je puis avoir pour huit, d’autant que le prix du blé a diminué dans la proportion de ce progrès, qui ne profite ni à vous ni à moi, mais à l’humanité tout entière. »

Ainsi Jonathan fut placé dans l’alternative de vendre sa terre à perte ou de la garder.

Sans doute la valeur des terres n’est pas affectée par un seul phénomène. D’autres circonstances, comme la construction d’un canal ou la fondation d’une ville, pourront agir dans le sens de la hausse. Mais celle que je signale, qui est très-générale et inévitable, agit toujours et nécessairement dans le sens de la baisse.

La conclusion de tout ce qui précède, la voici : Aussi longtemps que dans un pays il y a abondance de terre à défricher, le propriétaire foncier, qu’il cultive, afferme ou vende, ne jouit d’aucun privilége, d’aucun monopole, d’aucun avantage exceptionnel, et notamment il ne prélève aucune aubaine sur les libéralités gratuites de la nature. Comment en serait-il ainsi, les hommes étant supposés libres ? Est-ce que quiconque a des capitaux et des bras n’a pas le droit de choisir entre l’agriculture, la fabrique, le commerce, la pêche, la navigation, les arts ou les professions libérales ? Est-ce que les capitaux et les bras ne se dirigeraient pas avec plus d’impétuosité vers celle de ces carrières qui donnerait des profits extraordinaires ? Est-ce qu’ils ne déserteraient pas celles qui laisseraient de la perte ? Est-ce que cette infaillible distribution des forces humaines ne suffit pas pour établir, dans l’hypothèse où nous sommes, l’équilibre des rémunérations ? Est-ce qu’on voit aux États-Unis les agriculteurs faire plus promptement fortune que les négociants, les armateurs, les banquiers ou les médecins, ce qui arriverait infailliblement s’ils recevaient d’abord, comme les autres, le prix de leur travail, et en outre, de plus que les autres, ainsi qu’on le prétend, le prix du travail incommensurable de la nature ?

 

Oh ! veut-on savoir comment le propriétaire foncier pourrait se constituer, même aux États-Unis, un monopole ? J’essayerai de le faire comprendre.

Je suppose que Jonathan réunît tous les propriétaires fonciers de l’Union et leur tînt ce langage :

« J’ai voulu vendre mes récoltes, et je n’ai pas trouvé qu’on m’en donnât un prix assez élevé. J’ai voulu affermer ma terre, et mes prétentions ont rencontré des limites. J’ai voulu l’aliéner, et je me suis heurté à la même déception. Toujours on a arrêté mes exigences par ce mot : il y a des terres à côté. De telle sorte, chose horrible, que mes services dans la communauté sont estimés, comme tous les autres, ce qu’ils valent, malgré les douces promesses des théoriciens. On ne m’accorde rien, absolument rien pour cette puissance productive et indestructible du sol, pour ces agents naturels, rayons solaires et lunaires, pluie, vent, rosée, gelée, que je croyais ma propriété, et dont je ne suis au fond qu’un propriétaire nominal. N’est-ce pas une chose inique que je ne sois rétribué que pour mes services, et encore au taux où il plaît à la concurrence de les réduire ? Vous subissez tous la même oppression, vous êtes tous victimes de la concurrence anarchique. Il n’en serait pas ainsi, vous le comprenez aisément, si nous organisions la propriété foncière, si nous nous concertions pour que nul désormais ne fût admis à défricher un pouce de cette terre d’Amérique. Alors, la population, par son accroissement, se pressant sur une quantité à peu près fixe de subsistances, nous ferions la loi des prix, nous arriverions à d’immenses richesses : ce qui serait un grand bonheur pour les autres classes, car, étant riches, nous les ferions travailler. »

Si, à la suite de ce discours, les propriétaires coalisés s’emparaient de la législature, s’ils décrétaient un acte par lequel tout nouveau défrichement serait interdit, il n’est pas douteux qu’ils accroîtraient, pour un temps, leurs profits. Je dis pour un temps, car les lois sociales manqueraient d’harmonie, si le châtiment d’un tel crime ne naissait naturellement du crime même. Par respect pour la rigueur scientifique, je ne dirai pas que la loi nouvelle aurait communiqué de la valeur à la puissance du sol ou aux agents naturels (s’il en était ainsi, la loi ne ferait tort à personne), mais je dirai : L’équilibre des services est violemment rompu ; une classe spolie les autres classes ; un principe d’esclavage s’est introduit dans le pays.

 

Passons à une autre hypothèse, qui, à vrai dire, est la réalité pour les nations civilisées de l’Europe, celle où tout le sol est passé dans le domaine de la propriété privée.

Nous avons à rechercher si, dans ce cas encore, la masse des consommateurs ou la communauté continue à être usufruitière, à titre gratuit, de la force productive du sol et des agents naturels ; si les détenteurs de la terre sont propriétaires d’autre chose que de sa valeur, c’est-à-dire de leurs loyaux services appréciés selon les lois de la concurrence ; et s’ils ne sont pas forcés, comme tout le monde, quand ils se font rémunérer pour ces services, de donner par-dessus le marché les dons de Dieu.

Voici donc tout le territoire de l’Arkansas aliéné par le gouvernement, divisé en héritages privés et soumis à la culture. Jonathan, lorsqu’il met en vente son blé, ou même sa terre, se prévaut-il de la puissance productive du sol et veut-il la faire entrer pour quelque chose dans la valeur ? On ne peut plus, comme dans le cas précédent, l’arrêter par cette réponse accablante : « Il y a des terres en friche autour de la vôtre. »

Ce nouvel état de choses implique que la population s’est accrue. Elle se divise en deux classes : 1° celle qui apporte à la communauté les services agricoles ; 2° celle qui y apporte des services industriels, intellectuels ou autres.

Or je dis ceci qui me semble évident. Les travailleurs (autres que les propriétaires fonciers) qui veulent se procurer du blé, étant parfaitement libres de s’adresser à Jonathan ou à ses voisins, ou aux propriétaires des États limitrophes, pouvant même aller défricher les terres incultes hors des frontières de l’Arkansas, il est absolument impossible à Jonathan de leur imposer une loi injuste. Le seul fait qu’il existe des terres sans valeur quelque part oppose au privilége un obstacle invincible, et nous nous retrouvons dans l’hypothèse précédente. Les services agricoles subissent la loi de l’universelle compétition, et il est radicalement impossible de les faire accepter pour plus qu’ils ne valent. J’ajoute qu’ils ne valent pas plus (cœteris paribus) que les services de toute autre nature. De même que le manufacturier, après s’être fait payer de son temps, de ses soins, de ses peines, de ses risques, de ses avances, de son habileté (toutes choses qui constituent le service humain et sont représentées par la valeur) ne peut rien réclamer pour la loi de la gravitation et de l’expansibilité de la vapeur dont il s’est fait aider, de même Jonathan ne peut faire entrer dans la valeur de son blé que la totalité de ses services personnels anciens ou récents, et non point l’assistance qu’il trouve dans les lois de la physiologie végétale. L’équilibre des services n’est pas altéré tant qu’ils s’échangent librement les uns contre les autres à prix débattu, et les dons de Dieu, auxquels ces services servent de véhicule, donnés de part et d’autre par-dessus le marché, restent dans le domaine de la communauté.

On dira sans doute qu’en fait la valeur du sol s’accroît sans cesse. Cela est vrai. À mesure que la population devient plus dense et plus riche, que les moyens de communication sont plus faciles, le propriétaire foncier tire un meilleur parti de ses services. Est-ce que c’est là une loi qui lui soit particulière, et n’est-elle pas la même pour tous les travailleurs ? À égalité de travail, un médecin, un avocat, un chanteur, un peintre, un manœuvre ne se procurent-ils pas plus de satisfactions au xixe siècle qu’au ive, à Paris qu’en Bretagne, en France qu’au Maroc ? Mais ce surcroît de satisfaction n’est acquis aux dépens de personne. Voilà ce qu’il faut comprendre. Au reste, nous approfondirons cette loi de la valeur (métonymique) du sol dans une autre partie de ce travail et quand nous en serons à la théorie de Ricardo.

Pour le moment, il nous suffit de constater que Jonathan, dans l’hypothèse que nous étudions, ne peut exercer aucune oppression sur les classes industrielles, pourvu que l’échange des services soit libre, et que le travail puisse, sans aucun empêchement légal, se distribuer, soit dans l’Arkansas, soit ailleurs, entre tous les genres de production. Cette liberté s’oppose à ce que les propriétaires puissent intercepter à leur profit les bienfaits gratuits de la nature.

Il n’en serait pas de même si Jonathan et ses confrères, s’emparant du droit de légiférer, proscrivaient ou entravaient la liberté des échanges, s’ils faisaient décider, par exemple, que pas un grain de blé étranger ne pourra pénétrer dans le territoire de l’Arkansas. En ce cas, la valeur des services échangés entre les propriétaires et les non-propriétaires ne serait plus réglée par la justice. Les seconds n’auraient aucun moyen de contenir les prétentions des premiers. Une telle mesure législative serait aussi inique que celle à laquelle nous faisions allusion tout à l’heure. L’effet serait absolument le même que si Jonathan, ayant porté sur le marché un sac de blé qui se serait vendu quinze francs, tirait un pistolet de sa poche, et, ajustant son acquéreur, lui disait : « Donne-moi trois francs de plus, ou je te brûle la cervelle ! »

Cet effet (il faut bien l’appeler par son nom) s’appelle extorsion. Brutale ou légale, cela ne change pas son caractère. Brutale, comme dans le cas du pistolet, elle viole la propriété. Légale, comme dans le cas de la prohibition, elle viole encore la propriété, et, en outre, elle en nie le principe. On n’est, nous l’avons vu, propriétaire que de valeurs, et valeur c’est appréciation de deux services qui s’échangent librement. Il ne se peut donc rien concevoir de plus antagonique au principe même de la propriété que ce qui altère, au nom du droit, l’équivalence des services.

 

Il n’est peut-être pas inutile de faire remarquer que les lois de cette espèce sont iniques et désastreuses, quelle que soit à cet égard l’opinion des oppresseurs et même celle des opprimés. On voit, en certains pays, les classes laborieuses se passionner pour ces restrictions parce qu’elles enrichissent les propriétaires. Elles ne s’aperçoivent pas que c’est à leurs dépens, et, je le sais par expérience, il n’est pas toujours prudent de le leur dire.

Chose étrange ! le peuple écoute volontiers les sectaires qui lui prêchent le communisme, qui est l’esclavage, puisque n’être pas propriétaire de ses services c’est être esclave ; — et il dédaigne ceux qui défendent partout et toujours la liberté, qui est la communauté des bienfaits de Dieu.

 

Nous arrivons à la troisième hypothèse, celle où la totalité de la surface cultivable du globe sera passée dans le domaine de l’appropriation individuelle.

Nous avons encore ici deux classes en présence : celle qui possède le sol et celle qui ne le possède pas. La première ne sera t-elle pas en mesure d’opprimer la seconde ? et celle-ci ne sera-t-elle pas réduite à donner toujours plus de travail contre une égale quantité de subsistances ?

Si je réponds à l’objection, c’est, on le comprendra, pour l’honneur de la science ; car nous sommes séparés par plusieurs centaines de siècles de l’époque où l’hypothèse sera une réalité.

Mais enfin, tout annonce que le temps arrivera où il ne sera plus possible de contenir les exigences des propriétaires par ces mots : Il y a des terres à défricher.

Je prie le lecteur de remarquer que cette hypothèse en implique une autre : c’est qu’à cette époque la population sera arrivée à la limite extrême de ce que la terre peut faire subsister.

C’est là un élément nouveau et considérable dans la question. C’est à peu près comme si l’on me demandait : Qu’arrivera-t-il quand il n’y aura plus assez d’air dans l’atmosphère pour les poitrines devenues trop nombreuses ?

Quoi qu’on pense du principe de la population, il est au moins certain qu’elle peut augmenter, et même qu’elle tend à augmenter, puisqu’elle augmente. Tout l’arrangement économique de la société semble organisé en prévision de cette tendance. C’est avec cette tendance qu’il est en parfaite harmonie. Le propriétaire foncier aspire toujours à se faire payer l’usage des agents naturels qu’il détient ; mais il est sans cesse déçu dans sa folle et injuste prétention par l’abondance d’agents naturels analogues qu’il ne détient pas. La libéralité, relativement indéfinie, de la nature fait de lui un simple détenteur. Maintenant vous m’acculez à l’époque où les hommes ont trouvé la limite de cette libéralité. Il n’y a plus rien à attendre de ce côté-là. Il faut inévitablement que la tendance humaine à s’accroître soit paralysée, que la population s’arrête. Aucun régime économique ne peut l’affranchir de cette nécessité. Dans l’hypothèse donnée, tout accroissement de population serait réprimé par la mortalité ; il n’y a pas de philanthropie, quelque optimiste qu’elle soit, qui aille jusqu’à prétendre que le nombre des êtres humains peut continuer sa progression, quand la progression des subsistances a irrévocablement fini la sienne.

Voici donc un ordre nouveau, et les lois du monde social ne seraient pas harmoniques, si elles n’avaient pourvu à un état de choses possible, quoique si différent de celui où nous vivons.

La difficulté proposée revient à ceci : Étant donné, au milieu de l’Océan, un vaisseau qui en a pour un mois avant d’atteindre la terre et où il n’y a de vivres que pour quinze jours, que faut-il faire ? Évidemment réduire la ration de chaque matelot. Ce n’est pas dureté de cœur, c’est prudence et justice.

De même, quand la population sera portée à l’extrême limite de ce que peut entretenir le globe entier soumis à la culture, cette loi ne sera ni dure ni injuste qui prendra les arrangements les plus doux et les plus infaillibles pour que les hommes ne continuent pas de multiplier. Or c’est la propriété foncière qui offre encore la solution. C’est elle qui, sous le stimulant de l’intérêt personnel, fera produire au sol la plus grande quantité possible de subsistances. C’est elle qui, par la division des héritages, mettra chaque famille en mesure d’apprécier, quant à elle, le danger d’une multiplication imprudente. Il est bien clair que tout autre régime, le communisme par exemple, serait tout à la fois pour la production un aiguillon moins actif et pour la population un frein moins puissant.

Après tout, il me semble que l’économie politique a rempli sa tâche quand elle a prouvé que la grande et juste loi de la mutualité des services s’accomplira d’une manière harmonique, tant que le progrès ne sera pas interdit à l’humanité. N’est-il pas consolant de penser que jusque-là, et sous le régime de la liberté, il n’est pas en la puissance d’une classe d’en opprimer une autre ? La science économique est-elle tenue de résoudre cette autre question : Étant donnée la tendance des hommes à multiplier, qu’arrivera-t-il quand il n’y aura plus d’espace sur la terre pour de nouveaux habitants ? Dieu tient-il en réserve, pour cette époque, quelque cataclysme créateur, quelque merveilleuse manifestation de sa puissance infinie ? Ou bien faut-il croire, avec le dogme chrétien, à la destruction de ce monde ? Évidemment ce ne sont plus là des problèmes économiques, et il n’y a pas de science qui n’arrive à des difficultés analogues. Les physiciens savent bien que tout corps qui se meut sur la surface du globe descend et ne remonte plus. D’après cela, un jour doit arriver où les montagnes auront comblé les vallées, où l’embouchure des fleuves sera sur le même niveau que leur source, où les eaux ne pourront plus couler, etc., etc. : que surviendra-t-il dans ces temps-là ? La physique doit-elle cesser d’observer et d’admirer l’harmonie du monde actuel, parce qu’elle ne peut deviner par quelle autre harmonie Dieu pourvoira à un état de choses très éloigné sans doute, mais inévitable ? Il me semble que c’est bien ici le cas, pour l’économiste comme pour le physicien, de substituer à un acte de curiosité un acte de confiance. Celui qui a si merveilleusement arrangé le milieu où nous vivons, saura bien préparer un autre milieu pour d’autres circonstances.

Nous jugeons de la productivité du sol et de l’habileté humaine par les faits dont nous sommes témoins. Est-ce là une règle rationnelle ? Même en l’adoptant, nous pourrions nous dire : Puisqu’il a fallu six mille ans pour que la dixième partie du globe arrivât à une chétive culture, combien s’écoulera-t-il de centaines de siècles avant que toute sa surface soit convertie en jardin ?

Encore dans cette appréciation, déjà fort rassurante, nous supposons simplement la généralisation de la science ou plutôt de l’ignorance actuelle en agriculture. Mais est-ce là, je le répète, une règle admissible, et l’analogie ne nous dit-elle pas qu’un voile impénétrable nous cache la puissance, peut être indéfinie, de l’art ? Le sauvage vit de chasse, et il lui faut une lieue carrée de terrain. Quelle ne serait pas sa surprise, si on venait lui dire que la vie pastorale peut faire subsister dix fois plus d’hommes sur le même espace ! Le pasteur nomade, à son tour, serait tout étonné d’apprendre que la culture triennale admet aisément une population encore décuple. Dites au paysan routinier qu’une autre progression égale sera le résultat de la culture alterne, et il ne vous croira pas. La culture alterne elle-même, qui est le dernier mot pour nous, est-elle le dernier mot pour l’humanité ? Rassurons-nous donc sur son sort, les siècles s’offrent devant elle par mille : et, en tout cas, sans demander à l’économie politique de résoudre des problèmes qui ne sont pas de son domaine, remettons avec confiance les destinées des races futures entre les mains de celui qui les aura appelées à la vie. [2]

 

Résumons les notions contenues dans ce chapitre.

Ces deux phénomènes, utilité et valeur, concours de la nature et concours de l’homme, par conséquent communauté et propriété, se rencontrent dans l’œuvre agricole comme dans toute autre.

Il se passe dans la production du blé, qui apaise notre faim, quelque chose d’analogue à ce qu’on remarque dans la formation de l’eau qui étanche notre soif. Économistes, l’Océan qui inspire le poëte ne nous offre-t-il pas aussi un beau sujet de méditations ? C’est ce vaste réservoir qui doit désaltérer toutes les créatures humaines. Et comment cela se peut-il faire si elles sont placées à une si grande distance de son eau, d’ailleurs impotable ? C’est ici qu’il faut admirer la merveilleuse industrie de la nature. Voici que le soleil échauffe cette masse agitée et la soumet à une lente évaporation. L’eau prend la forme gazeuse, et, dégagée du sel qui l’altère, elle s’élève dans les hautes régions de l’atmosphère. Des brises, se croisant dans toutes les directions, la poussent vers les continents habités. Là, elle rencontre le froid qui la condense et l’attache, sous forme solide, aux flancs des montagnes. Bientôt la tiédeur du printemps la liquéfie. Entraînée par son poids, elle se filtre et s’épure à travers des couches de schistes et de graviers ; elle se ramifie, se distribue et va alimenter des sources rafraîchissantes sur tous les points du globe. Voilà certes une immense et ingénieuse industrie accomplie par la nature au profit de l’humanité. Changement de formes, changement de lieux, utilité, rien n’y manque. Où est cependant la valeur ? Elle n’est pas née encore, et si ce qu’on pourrait appeler le travail de Dieu se payait (il se payerait s’il valait), qui peut dire ce que vaudrait une seule goutte d’eau ?

Cependant tous les hommes n’ont pas à leurs pieds une source d’eau vive. Pour se désaltérer, il leur reste une peine à prendre, un effort à faire, une prévoyance à avoir, une habileté à exercer. C’est ce travail humain complémentaire qui donne lieu à des arrangements, à des transactions, à des évaluations. C’est donc en lui qu’est l’origine et le fondement de la valeur.

L’homme ignore avant de savoir. À l’origine, il est donc réduit à aller chercher l’eau, à accomplir le travail complémentaire que la nature a laissé à sa charge avec le maximum possible de peine. C’est le temps où, dans l’échange, l’eau a la plus grande valeur. Peu à peu, il invente la brouette et la roue, il dompte le cheval, il invente les tuyaux, il découvre la loi du siphon, etc. ; bref, il reporte sur des forces naturelles gratuites une partie de son travail, et, à mesure, la valeur de l’eau, mais non son utilité, diminue.

Et il se passe ici quelque chose qu’il faut bien constater et comprendre, si l’on ne veut pas voir la discordance là où est l’harmonie. C’est que l’acheteur de l’eau l’obtient à de meilleures conditions, c’est-à-dire cède une moins grande proportion de son travail pour en avoir une quantité donnée, à chaque fois qu’un progrès de ce genre se réalise, encore que, dans ce cas, il soit tenu de rémunérer l’instrument au moyen duquel la nature est contrainte d’agir. Autrefois il payait le travail d’aller chercher l’eau ; maintenant il paye et ce travail et celui qu’il a fallu faire pour confectionner la brouette, la roue, le tuyau, — et cependant, tout compris, il paye moins ; par où l’on voit quelle est la triste et fausse préoccupation de ceux qui croient que la rétribution afférente au capital est une charge pour le consommateur. Ne comprendront-ils donc jamais que le capital anéantit plus de travail, pour chaque effet donné, qu’il n’en exige ?

Tout ce qui vient d’être décrit s’applique exactement à la production du blé. Là aussi, antérieurement à l’industrie humaine, il y a une immense, une incommensurable industrie naturelle dont la science la plus avancée ignore encore les secrets. Des gaz, des sels sont répandus dans le sol et dans l’atmosphère. L’électricité, l’affinité, le vent, la pluie, la lumière, la chaleur, la vie sont successivement occupés, souvent à notre insu, à transporter, transformer, rapprocher, diviser, combiner ces éléments ; et cette industrie merveilleuse, dont l’activité et l’utilité échappent à notre appréciation et même à notre imagination, n’a cependant aucune valeur. Celle-ci apparaît avec la première intervention de l’homme qui a, dans cette affaire autant et plus que dans l’autre, un travail complémentaire à accomplir.

Pour diriger ces forces naturelles, écarter les obstacles qui gênent leur action, l’homme s’empare d’un instrument qui est le sol, et il le fait sans nuire à personne, car cet instrument n’a pas de valeur. Ce n’est pas là matière à discussion, c’est un point de fait. Sur quelque point du globe que ce soit, montrez-moi une terre qui n’ait pas subi l’influence directe ou indirecte de l’action humaine, et je vous montrerai une terre dépourvue de valeur.

Cependant l’agriculteur, pour réaliser, concurremment avec la nature, la production du blé, exécute deux genres de travaux bien distincts. Les uns se rapportent immédiatement, directement, à la récolte de l’année, ne se rapportent qu’à elle, et doivent être payés par elle : tels sont la semaille, le sarclage, la moisson, le dépiquage. Les autres, comme les bâtisses, desséchements, défrichements, clôtures, etc., concourent à une série indéterminée de récoltes successives : la charge doit s’en répartir sur une suite d’années, ce à quoi on parvient avec exactitude par les combinaisons admirables qu’on appelle lois de l’intérêt et de l’amortissement. Les récoltes forment la récompense de l’agriculteur s’il les consomme lui-même. S’il les échange, c’est contre des services d’un autre ordre, et l’appréciation des services échangés constitue leur valeur.

Maintenant il est aisé de comprendre que toute cette catégorie de travaux permanents, exécutés par l’agriculteur sur le sol, est une valeur qui n’a pas encore reçu toute sa récompense, mais qui ne peut manquer de la recevoir. Il ne peut être tenu de déguerpir et de laisser une autre personne se substituer à son droit, sans compensation. La valeur s’est incorporée, confondue dans le sol, et c’est pourquoi on pourra très-bien dire par métonymie : le sol vaut. — Il vaut, en effet, puisque nul ne peut plus l’acquérir sans donner en échange l’équivalent de ces travaux. Mais ce que je soutiens, c’est que cette terre, à laquelle la puissance naturelle de produire n’avait originairement communiqué aucune valeur, n’en a pas davantage aujourd’hui à ce titre. Cette puissance naturelle, qui était gratuite, l’est encore et le sera toujours. On peut bien dire : Cette terre vaut, mais au fond ce qui vaut, c’est le travail humain qui l’a améliorée, c’est le capital qui y a été répandu. Dès lors il est rigoureusement vrai de dire que son propriétaire n’est en définitive propriétaire que d’une valeur par lui créée, de services par lui rendus ; et quelle propriété pourrait être plus légitime ? Celle-là n’est créée aux dépens de qui que ce soit : elle n’intercepte ni ne taxe aucun don du ciel.

Ce n’est pas tout. Loin que le capital avancé, et dont l’intérêt doit se distribuer sur les récoltes successives, en augmente le prix et constitue une charge pour les consommateurs, ceux-ci acquièrent les produits agricoles à des conditions toujours meilleures à mesure que le capital augmente, c’est-à-dire à mesure que la valeur du sol s’accroît. Je ne doute pas qu’on ne prenne cette assertion pour un paradoxe entaché d’optimisme exagéré, tant on est habitué à considérer la valeur du sol comme une calamité, si ce n’est comme une injustice. Et moi j’affirme ceci : ce n’est pas assez dire, que la valeur du sol n’est créée aux dépens de qui que ce soit ; ce n’est pas assez dire, qu’elle ne nuit à personne : il faut dire qu’elle profite à tout le monde. Elle n’est pas seulement légitime, elle est avantageuse, même aux prolétaires.

Ici nous voyons en effet se reproduire le phénomène que nous constations tout à l’heure à propos de l’eau. Le jour où le porteur d’eau, disions-nous, a inventé la brouette et la roue, il est bien vrai que l’acquéreur de l’eau à dû payer deux genres de travaux au lieu d’un : 1° le travail accompli pour exécuter la roue et la brouette, ou plutôt l’intérêt et l’amortissement de ce capital ; 2° le travail direct qui reste encore à la charge du porteur d’eau. Mais ce qui est également vrai, c’est que ces deux travaux réunis n’égalent pas le travail unique auquel l’humanité était assujettie avant l’invention. Pourquoi ? Parce qu’elle a rejeté une partie de l’œuvre sur les forces gratuites de la nature. Ce n’est même qu’à raison de ce décroissement de labeur humain que l’invention a été provoquée et adoptée.

Les choses se passent exactement de même à propos de la terre et du blé. À chaque fois que l’agriculteur met du capital en améliorations permanentes, il est incontestable que les récoltes successives se trouvent grevées de l’intérêt de ce capital. Mais ce qui n’est pas moins incontestable, c’est que l’autre catégorie de travail, le travail brut et actuel, est frappée d’inutilité dans une proportion bien plus forte encore ; de telle sorte que chaque récolte s’obtient par le propriétaire, et par conséquent par les acquéreurs, à des conditions moins onéreuses, l’action propre du capital consistant précisément à substituer de la collaboration naturelle et gratuite à du travail humain et rémunérable.

Exemple. Pour que la récolte arrive à bien, il faut que le champ soit débarrassé de la surabondance d’humidité. Supposons que ce travail soit encore dans la première catégorie : supposons que l’agriculteur aille tous les matins, avec un vase, épuiser l’eau stagnante là où elle nuit. Il est clair qu’au bout de l’an le sol n’aura acquis par ce fait aucune valeur, mais le prix de la récolte se trouvera énormément surchargé. Il en sera de même de celles qui suivront tant que l’art en sera à ce procédé primitif. Si le propriétaire fait un fossé, à l’instant le sol acquiert une valeur, car ce travail appartient à la seconde catégorie. Il est de ceux qui s’incorporent à la terre, qui doivent être remboursés par les produits des années suivantes, et nul ne peut prétendre acquérir le sol sans rémunérer cet ouvrage. N’est-il pas vrai cependant qu’il tend à abaisser la valeur des récoltes ? N’est-il pas vrai que, quoiqu’il ait exigé, la première année, un effort extraordinaire, il en épargne cependant en définitive plus qu’il n’en occasionne ? N’est-il pas vrai que désormais, le dessèchement se fera, par la loi gratuite de l’hydrostatique, plus économiquement qu’il ne se faisait à force de bras ? N’est-il pas vrai que les acquéreurs de blé profiteront de cette opération ? N’est-il pas vrai qu’ils devront s’estimer heureux que le sol ait acquis cette valeur nouvelle ? Et, en généralisant, n’est-il pas vrai enfin que la valeur du sol atteste un progrès réalisé, non au profit de son propriétaire seulement, mais au profit de l’humanité ? Combien donc ne serait-elle pas absurde et ennemie d’elle-même si elle disait : Ce dont on grève le prix du blé pour l’intérêt et l’amortissement de ce fossé, ou pour ce qu’il représente dans la valeur du sol, est un privilége, un monopole, un vol ! — À ce compte, pour cesser d’être monopoleur et voleur, le propriétaire n’aurait qu’à combler son fossé et reprendre la manœuvre du vase. Prolétaires, en seriez-vous plus avancés ?

Passez en revue toutes les améliorations permanentes dont l’ensemble constitue la valeur du sol, et vous pourrez faire sur chacune la même remarque. Après avoir détruit le fossé, détruisez aussi la clôture, réduisant l’agriculteur à monter la garde autour de son champ ; détruisez le puits, la grange, le chemin, la charrue, le nivellement, l’humus artificiel ; replacez dans le champ les cailloux, les plantes parasites, les racines d’arbres, alors vous aurez réalisé l’utopie égalitaire. Le sol, et le genre humain avec lui, sera revenu à l’état primitif : il n’aura plus de valeur. Les récoltes n’auront plus rien à démêler avec le capital. Leur prix sera dégagé de cet élément maudit qu’on appelle intérêt. Tout, absolument tout, se fera par du travail actuel, visible à l’œil nu. L’économie politique sera fort simplifiée. La France fera vivre un homme par lieue carrée. Tout le reste aura péri d’inanition, mais on ne pourra plus dire : La propriété est un monopole, une illégitimité, un vol.

Ne soyons donc pas insensibles à ces harmonies économiques qui se déroulent à nos yeux à mesure que nous analysons les idées d’échange, de valeur, de capital, d’intérêt, de propriété, de communauté. — Oh ! me sera-t-il donné d’en parcourir le cercle tout entier ? — Mais peut-être sommes-nous assez avancés pour reconnaître que le monde social ne porte pas moins que le monde matériel l’empreinte d’une main divine, d’où découlent la sagesse et la bonté, vers laquelle doivent s’élever notre admiration et notre reconnaissance.

 

Je ne puis m’empêcher de revenir ici sur une pensée de M. Considérant.

Partant de cette donnée que le sol a une valeur propre, indépendante de toute œuvre humaine, qu’il est un capital primitif et incréé, il conclut, avec raison à son point de vue, de l’appropriation à l’usurpation. Cette prétendue iniquité lui inspire de véhémentes tirades contre le régime des sociétés modernes. D’un autre côté, il convient que les améliorations permanentes ajoutent une plus-value à ce capital primitif, accessoire tellement confondu avec le principal qu’on ne peut les séparer. Que faire donc ? car on est en présence d’une valeur totale composée de deux éléments, dont l’un, fruit du travail, est propriété légitime, et l’autre, œuvre de Dieu, est une inique usurpation.

La difficulté n’est pas petite. M. Considérant la résout par le droit au travail.

« Le développement de l’humanité sur la terre exige évidemment que le sol ne soit pas laissé dans l’état inculte et sauvage. La destinée de l’humanité elle-même s’oppose donc à ce que le droit de l’homme à la terre conserve sa forme primitive et brute.

« Le sauvage jouit, au milieu des forêts et des savanes, des quatre droits naturels : chasse, pêche, cueillette, pâture. Telle est la première forme du droit.

« Dans toutes les sociétés civilisées, l’homme du peuple, le prolétaire, qui n’hérite de rien et ne possède rien, est purement et simplement dépouillé de ces droits. On ne peut donc pas dire que le droit primitif ait ici changé de forme, puisqu’il n’existe plus. La forme a disparu avec le fond.

« Or, quelle serait la forme sous laquelle le droit pourrait se concilier avec les conditions d’une société industrieuse ? La réponse est facile.

« Dans l’état sauvage, pour user de son droit, l’homme est obligé d’agir. Les travaux de la pêche, de la chasse, de la cueillette, de la pâture sont les conditions de l’exercice de son droit. Le droit primitif n’est donc que le droit à ces travaux.

« Eh bien ! qu’une société industrieuse, qui a pris possession de la terre et qui enlève à l’homme la faculté d’exercer à l’aventure et en liberté, sur la surface du Sol, ses quatre droits naturels, que cette société reconnaisse à l’individu, en compensation de ces droits dont elle le dépouille, le droit au travail : alors, en principe et sauf application convenable, l’individu n’aura plus à se plaindre.

« La condition sine quâ non pour la légitimité de la propriété est donc que la société reconnaisse au prolétaire le droit au travail, et qu’elle lui assure au moins autant de moyens de subsistance, pour un exercice d’activité donné, que cet exercice eût pu lui en procurer dans l’état primitif. »

Je ne veux pas, me répétant à satiété, discuter la question du fond avec M. Considérant. Si je lui démontrais que ce qu’il appelle capital incréé n’est pas un capital du tout ; que ce qu’il nomme plus-value du sol n’en est pas la plus-value, mais la toute-value, il devrait reconnaître que son argumentation s’écroule tout entière, et, avec elle, tous ses griefs contre le mode selon lequel l’humanité a jugé à propos de se constituer et de vivre depuis Adam. Mais cette polémique m’entraînerait à redire tout ce que j’ai déjà dit sur la gratuité essentielle et indélébile des agents naturels.

Je me bornerai à faire observer que si M. Considérant porte la parole au nom des prolétaires, en vérité il est si accommodant qu’ils pourront se croire trahis. Quoi ! les propriétaires ont usurpé et la terre et tous les miracles de végétation qui s’y accomplissent ! ils ont usurpé le soleil, la pluie, la rosée, l’oxygène, l’hydrogène et l’azote, en tant du moins qu’ils concourent à la formation des produits agricoles, — et vous leur demandez d’assurer au prolétariat, en compensation, au moins autant de moyens de subsistance, pour un exercice d’activité donné, que cet exercice eût pu lui en procurer dans l’état primitif ou sauvage !

Mais ne voyez-vous pas que la propriété foncière n’a pas attendu vos injonctions pour être un million de fois plus généreuse ? car, enfin, à quoi se borne votre requête ?

Dans l’état primitif, vos quatre droits, pêche, chasse, cueillette et pâture, faisaient vivre ou plutôt végéter dans toutes les horreurs du dénûment à peu près un homme par lieue carrée. L’usurpation de la terre sera donc légitimée, d’après vous, si ceux qui s’en sont rendus coupables font vivre un homme par lieue carrée, et encore en exigeant de lui autant d’activité qu’en déploie un Huron ou un Iroquois. Veuillez remarquer que la France n’a que trente mille lieues carrées ; que, par conséquent, pourvu qu’elle entretienne trente mille habitants à cet état de bien-être qu’offre la vie sauvage, vous renoncez, au nom des prolétaires, à rien exiger de plus de la propriété. Or, il y a trente millions de Français qui n’ont pas un pouce de terre ; et dans le nombre il s’en rencontre plusieurs : président de la république, ministres, magistrats, banquiers, négociants, notaires, avocats, médecins, courtiers, soldats, marins, professeurs, journalistes, etc., qui ne changeraient pas leur sort contre celui d’un Yoway. Il faut donc que la propriété foncière fasse beaucoup plus que vous n’exigez d’elle. Vous lui demandez le droit au travail jusqu’à une limite déterminée, jusqu’à ce qu’elle ait répandu dans les masses, et cela contre une activité donnée, autant de subsistance que pourrait le faire la sauvagerie. Elle fait mieux : elle donne plus que le droit au travail, elle donne le travail lui-même, et, ne fît-elle qu’acquitter l’impôt, c’est cent fois plus que vous n’en demandez.

 

Hélas ! à mon grand regret, je n’en ai pas fini avec la propriété foncière et sa valeur. Il me reste à poser et réfuter, en aussi peu de mots que possible, une objection spécieuse et même sérieuse.

On dira :

« Votre théorie est démentie par les faits. Sans doute, tant qu’il y a, dans un pays, abondance de terres incultes, leur seule présence empêche que le sol cultivé n’y acquière une valeur abusive. Sans doute encore, alors même que tout le territoire est passé dans le domaine approprié, si les nations voisines ont d’immenses espaces à livrer à la charrue, la liberté des transactions suffit pour contenir dans de justes bornes la valeur de la propriété foncière. Dans ces deux cas, il semble que le prix des terres ne peut représenter que le capital avancé, et la rente que l’intérêt de ce capital. De là, il faut conclure, comme vous faites, que l’action propre de la terre et l’intervention des agents naturels, ne comptant pour rien et ne pouvant grever le prix des récoltes, restent gratuites et partant communes. Tout cela est spécieux. Nous pouvons être embarrassés pour découvrir le vice de cette argumentation, et pourtant elle est vicieuse. Pour s’en convaincre, il suffit de constater ce fait, qu’il y a en France des terres cultivées qui valent depuis cent francs jusqu’à six mille francs l’hectare, différence énorme qui s’explique bien mieux par celle des fertilités que par celle des travaux antérieurs. Ne niez donc pas que la fertilité n’ait sa valeur propre : il n’y a pas un acte de vente qui ne l’atteste. Quiconque achète une terre examine sa qualité et paye en conséquence. Si, de deux champs placés à côté l’un de l’autre et présentant les mêmes avantages de situation, l’un est une grasse alluvion, l’autre un sable, à coup sûr le premier vaudra plus que le second, encore que l’un et l’autre aient pu absorber le même capital ; et, à vrai dire, l’acquéreur ne s’inquiète en aucune façon de cette circonstance. Ses yeux sont fixés sur l’avenir et non sur le passé. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas ce que la terre a coûté, mais ce qu’elle rapportera, et il sait qu’elle rapportera en proportion de sa fécondité. Donc cette fécondité a une valeur propre, intrinsèque, indépendante de tout travail humain. Soutenir le contraire, c’est vouloir faire sortir, d’une subtilité ou plutôt d’un paradoxe, la légitimité de l’appropriation individuelle. »

Cherchons donc la vraie cause de la valeur du sol.

Et que le lecteur veuille bien ne pas perdre de vue que la question est grave au temps où nous sommes. Jusqu’ici elle a pu être négligée ou traitée légèrement par les économistes ; elle n’avait guère pour eux qu’un intérêt de curiosité. La légitimité de l’appropriation individuelle n’était pas contestée. Il n’en est plus de même. Des théories, qui n’ont eu que trop de succès, ont jeté du doute dans les meilleurs esprits sur le droit de propriété. Et sur quoi ces théories fondent-elles leurs griefs ? précisément sur l’allégation contenue dans l’objection que je viens de poser. Précisément sur ce fait, malheureusement admis par toutes les écoles, que le sol tient de sa fécondité, de la nature, une valeur propre qui ne lui a pas été humainement communiquée. Or la valeur ne se cède pas gratuitement. Son nom même exclut l’idée de gratuité. On dit donc au propriétaire : Vous me demandez une valeur qui est le fruit de mon travail, et vous m’offrez en échange une autre valeur qui n’est le fruit ni de votre travail, ni d’aucun travail, mais de la libéralité de la nature.

Et ce grief, qu’on le sache bien, serait terrible s’il était fondé. Il n’a pas été mis en avant par MM. Considérant et Proudhon. On le retrouve dans Smith, dans Ricardo, dans Senior, dans tous les économistes sans exception, non comme théorie seulement, mais comme grief. Ces auteurs ne se sont pas bornés à attribuer au sol une valeur extra-humaine, ils ont encore assez hautement déduit la conséquence et infligé à la propriété foncière les noms de privilége, de monopole, d’usurpation. À la vérité, après l’avoir ainsi flétrie, ils l’ont défendue au nom de la nécessité. Mais qu’est-ce qu’une telle défense, si ce n’est un vice de dialectique que les logiciens du communisme se sont hâtés de réparer ?

Ce n’est donc pas pour obéir à un triste penchant vers les dissertations subtiles que j’aborde ce sujet délicat. J’aurais voulu épargner au lecteur et m’épargner à moi-même l’ennui que d’avance je sens planer sur la fin de ce chapitre.

La réponse à l’objection que je me suis adressée se trouve dans la théorie de la valeur exposée au chapitre V. Là j’ai dit : La valeur n’implique pas essentiellement le travail ; encore moins lui est-elle nécessairement proportionnelle. J’ai montré que la valeur avait pour fondement moins la peine prise par celui qui la cède que la peine épargnée à celui qui la reçoit, et c’est pour cela que je l’ai fait résider dans quelque chose qui embrasse ces deux éléments : le service. On peut rendre, ai-je dit, un grand service avec un très-léger effort, comme avec un grand effort on peut ne rendre qu’un très-médiocre service. Tout ce qui en résulte, c’est que le travail n’obtient pas nécessairement une rémunération toujours proportionnelle à son intensité. Cela n’est pas pour l’homme isolé plus que pour l’homme social.

La valeur se fixe à la suite d’un débat entre deux contractants. Or chacun d’eux apporte à ce débat son point de vue. Vous m’offrez du blé. Que m’importe le temps et la peine qu’il vous a coûté ? Ce qui me préoccupe surtout, c’est le temps et la peine qu’il m’en coûterait pour m’en procurer ailleurs. La connaissance que vous avez de ma situation peut vous rendre plus ou moins exigeant ; celle que j’ai de la vôtre peut me rendre plus ou moins empressé. Donc il n’y a pas une mesure nécessaire à la récompense que vous tirerez de votre labeur. Cela dépend des circonstances et du prix qu’elles donnent aux deux services qu’il s’agit d’échanger entre nous. Bientôt nous signalerons une force extérieure, appelée concurrence, dont la mission est de régulariser les valeurs et de les rendre de plus en plus proportionnelles aux efforts. Toujours est-il que cette proportionnalité n’est pas de l’essence même de la valeur, puisqu’elle ne s’établit que sous la pression d’un fait contingent.

Ceci rappelé, je dis que la valeur du sol naît, flotte, se fixe comme celle de l’or, du fer, de l’eau, du conseil de l’avocat, de la consultation du médecin, du chant, de la danse ou du tableau de l’artiste, comme toutes les valeurs ; qu’elle n’obéit pas à des lois exceptionnelles ; qu’elle forme une propriété de même origine, de même nature, aussi légitime que toute autre propriété. Mais il ne s’ensuit nullement, on doit maintenant le comprendre, que de deux travaux appliqués au sol, l’un ne puisse être beaucoup plus heureusement rémunéré que l’autre.

Revenons encore à cette industrie, la plus simple de toutes, et la plus propre à nous montrer le point délicat qui sépare le travail onéreux de l’homme et la coopération gratuite de la nature, je veux parler de l’humble industrie du porteur d’eau.

Un homme a recueilli et porté chez lui une tonne d’eau. Est-il propriétaire d’une valeur nécessairement proportionnelle à son travail ? En ce cas, cette valeur serait indépendante du service qu’elle peut rendre. Bien plus, elle serait immuable, car le travail passé n’est plus susceptible de plus ou de moins.

Eh bien, le lendemain du jour où la tonne d’eau a été recueillie et transportée, elle peut perdre toute valeur, si, par exemple, il a plu pendant la nuit. En ce cas, chacun est pourvu ; elle ne peut rendre aucun service ; on n’en veut plus. En langage économique, elle n’est pas demandée.

Au contraire, elle peut acquérir une valeur considérable si des besoins extraordinaires, imprévus et pressants se manifestent.

Que s’ensuit-il ? que l’homme, travaillant pour l’avenir, ne sait pas au juste d’avance le prix que cet avenir réserve à son travail. La valeur incorporée dans un objet matériel sera plus ou moins élevée, selon qu’il rendra plus ou moins de services, ou, pour mieux dire, le travail humain, origine de cette valeur, recevra, selon les circonstances, une récompense plus ou moins grande. C’est sur de telles éventualités que s’exerce la prévoyance, qui, elle aussi, a droit à être rémunérée.

Mais, je le demande, quel rapport y a-t-il entre ces fluctuations de valeurs, entre cette variabilité dans la récompense qui attend le travail, et la merveilleuse industrie naturelle, les admirables lois physiques qui, sans notre participation, ont fait arriver l’eau de l’Océan à la source ? Parce que la valeur de cette tonne d’eau peut varier avec les circonstances, faut-il en conclure que la nature se fait payer quelquefois beaucoup, quelquefois peu, quelquefois pas du tout, l’évaporation, le transport des nuages de l’Océan aux montagnes, la congélation, la liquéfaction, et toute cette admirable industrie qui alimente la source ?

Il en est de même des produits agricoles.

La valeur du sol, ou plutôt du capital engagé dans le sol, n’a pas qu’un élément : elle en a deux. Elle dépend non seulement du travail qui y a été consacré, mais encore de la puissance qui est dans la société de rémunérer ce travail ; de la demande aussi bien que de l’offre.

Voici un champ. Il n’est pas d’année où l’on n’y jette quelque travail dont les effets sont d’une nature permanente, et, de ce chef, résulte un accroissement de valeur.

En outre, les routes se rapprochent et se perfectionnent, la sécurité devient plus complète, les débouchés s’étendent, la population s’accroît en nombre et en richesse ; une nouvelle carrière s’ouvre à la variété des cultures, à l’intelligence, à l’habileté ; et de ce changement de milieu, de cette prospérité générale, résulte pour le travail actuel ou antérieur un excédant de rémunération ; par contre-coup, pour le champ, un accroissement de valeur.

Il n’y a là ni injustice ni exception en faveur de la propriété foncière. Il n’est aucun genre de travail, depuis la banque jusqu’à la main d’œuvre, qui ne présente le même phénomène. Il n’en est aucun qui ne voie améliorer sa rémunération par le seul fait de l’amélioration du milieu où il s’exerce. Cette action et cette réaction de la prospérité de chacun sur la prospérité de tous, et réciproquement, est la loi même de la valeur. Il est si faux qu’on en puisse conclure à une prétendue valeur qu’aurait revêtue le sol lui-même ou ses puissances productives, que le travail intellectuel, que les professions et métiers où n’interviennent ni la matière ni le concours des lois physiques, jouissent du même avantage, qui n’est pas exceptionnel, mais universel. L’avocat, le médecin, le professeur, l’artiste, le poëte, sont mieux rémunérés, à travail égal, à mesure que la ville et la nation à laquelle ils appartiennent croissent en bien-être, que le goût ou le besoin de leurs services se répand, que le public les demande davantage, et est à la fois plus disposé et plus en mesure de les mieux rétribuer. La simple cession d’une clientèle, d’une étude, d’une chalandise se fait sur ce principe. Bien plus, le géant basque et Tom Pouce, qui vivent de la simple exhibition de leur stature anormale, l’exposent avec plus d’avantage à la curiosité de la foule nombreuse et aisée des grandes métropoles qu’à celle de quelques rares et pauvres villageois. Ici, la demande ne contribue pas seulement à la valeur, elle la fait tout entière. Comment pourrait-on trouver exceptionnel ou injuste que la demande influât aussi sur la valeur du sol ou des produits agricoles ?

Alléguera-t-on que le sol peut atteindre ainsi une valeur exagérée ? Ceux qui le disent n’ont sans doute jamais réfléchi à l’immense quantité de travail que la terre cultivable a absorbée. J’ose affirmer qu’il n’est pas un champ en France qui vaille ce qu’il a coûté, qui puisse s’échanger contre autant de travail qu’il en a exigé pour être mis à l’état de productivité où il se trouve. Si cette observation est fondée, elle est décisive. Elle ne laisse pas subsister le moindre indice d’injustice à la charge de la propriété foncière. C’est pourquoi j’y reviendrai lorsque j’aurai à examiner la théorie de Ricardo sur la rente. J’aurai à montrer qu’on doit aussi appliquer aux capitaux fonciers cette loi générale que j’ai exprimée en ces termes : À mesure que le capital s’accroît, les produits se partagent entre les capitalistes ou propriétaires et les travailleurs, de telle sorte que la part relative des premiers va sans cesse diminuant, quoique leur part absolue augmente, tandis que la part des seconds augmente dans les deux sens.

 

Cette illusion qui fait croire aux hommes que les puissances productives ont une valeur propre, parce qu’elles ont de l’utilité, a entraîné après elle bien des déceptions et bien des catastrophes. C’est elle qui les a souvent poussés vers des colonisations prématurées dont l’histoire n’est qu’un lamentable martyrologe. Ils ont raisonné ainsi : Dans notre pays, nous ne pouvons obtenir de la valeur que par le travail ; et quand nous avons travaillé, nous n’avons qu’une valeur proportionnelle à notre travail. Si nous allions dans la Guyane, sur les bords du Mississipi, en Australie, en Afrique, nous prendrions possession de vastes terrains incultes, mais fertiles. Nous deviendrions propriétaires, pour notre récompense, et de la valeur que nous aurions créée, et de la valeur propre, inhérente à ces terrains. On part, et une cruelle expérience ne tarde pas à confirmer la vérité de la théorie que j’expose ici. On travaille, on défriche, on s’exténue, on est exposé aux privations, à la souffrance, aux maladies ; et puis, si l’on veut revendre la terre qu’on a rendue propre à la production, on n’en tire pas ce qu’elle a coûté, et l’on est bien forcé de reconnaître que la valeur est de création humaine. Je défie qu’on me cite une colonisation qui n’ait été, à l’origine, un désastre.

« Plus de mille ouvriers furent dirigés sur la rivière du Cygne ; mais l’extrême bas prix de la terre (1 sh. 6 d. l’acre ou moins de 2 fr.) et le taux extravagant de la main-d’œuvre leur donna le désir et la facilité de devenir propriétaires. Les capitalistes ne trouvèrent plus personne pour travailler. Un capital de cinq millions y périt, et la colonie devint une scène de désolation. Les ouvriers ayant abandonné leurs patrons, pour obéir à l’illusoire satisfaction d’être propriétaires de terre, les instruments d’agriculture se rouillèrent, les semences moisirent, les troupeaux périrent faute de soins. Une famine affreuse put seule guérir les travailleurs de leur infatuation. Ils revinrent demander du travail aux capitalistes, mais il n’était plus temps. » (Proceedings of the South Australian association.)

L’association, attribuant ce désastre au bon marché des terres, en porta le prix à 12 sh. Mais, ajoute Carey à qui j’emprunte cette citation, la véritable cause, c’est que les ouvriers, s’étant persuadé que la terre a une valeur propre indépendante du travail, s’étaient empressés de s’emparer de cette prétendue valeur à laquelle ils supposaient la puissance de contenir virtuellement une rente.

La suite me fournit un argument plus péremptoire encore.

« En 1836, les propriétés foncières de la rivière du Cygne s’obtenaient des acquéreurs primitifs à un schelling l’acre. » (New Monthly Magazine.)

Ainsi, ce sol vendu par la compagnie à 12 sh., sur lequel les acquéreurs avaient jeté beaucoup de travail et d’argent, ils le revendirent à un schelling ! Où était donc la valeur des puissances productives naturelles et indestructibles ?

 

Ce vaste et important sujet de la valeur des terres n’est pas épuisé, je le sens, par ce chapitre écrit à bâtons rompus, au milieu d’occupations incessantes ; j’y reviendrai ; mais je ne puis terminer sans soumettre une observation aux lecteurs, et particulièrement aux économistes.

Ces savants illustres qui ont fait faire tant de progrès à la science, dont les écrits et la vie respirent la bienveillance et la philanthropie, qui ont révélé, au moins sous un certain aspect et dans le cercle de leurs recherches, la véritable solution du problème social, les Quesnay, les Turgot, les Smith, les Malthus, les Say, n’ont pas échappé cependant, je ne dis pas à la réfutation, elle est toujours de droit, mais à la calomnie, au dénigrement, aux grossières injures. Attaquer leurs écrits, et même leurs intentions, est devenu presque une mode. — On dira peut-être que dans ce chapitre je fournis des armes à leurs détracteurs, et certes le moment serait très-mal choisi de me tourner contre ceux que je regarde, j’en fais la déclaration solennelle, comme mes initiateurs, mes guides, mes maîtres. Mais, après tout, le droit suprême n’appartient-il pas à la vérité, ou à ce que, sincèrement, je regarde comme la vérité ? Quel est le livre, au monde, où ne se soit glissée aucune erreur ? Or, une erreur, en économie politique, si on la presse, si on la tourmente, si on lui demande ses conséquences logiques, les contient toutes ; elle aboutit au chaos. Il n’y a donc pas de livre dont on ne puisse extraire une proposition isolée, incomplète, fausse, et qui ne renferme par conséquent tout un monde d’erreurs et de désordres. En conscience, je crois que la définition que les économistes ont donnée du mot valeur est de ce nombre. On vient de voir que cette définition les a conduits eux-mêmes à jeter sur la légitimité de la propriété foncière, et, par voie de déduction, sur le capital, un doute dangereux ; et ils ne se sont arrêtés dans cette voie funeste que par une inconséquence. Cette inconséquence les a sauvés. Ils ont repris leur marche dans la voie du vrai, et leur erreur, si c’en est une, est dans leurs livres une tache isolée. Le socialisme est venu qui s’est emparé de la fausse définition, non pour la réfuter, mais pour l’adopter, la corroborer, en faire le point de départ de sa propagande, et en exprimer toutes les conséquences. Il y avait là, de nos jours, un danger social imminent, et c’est pourquoi j’ai cru qu’il était de mon devoir de dire toute ma pensée, de remonter jusqu’aux sources de la fausse théorie. Que si l’on en voulait induire que je me sépare de mes maîtres Smith et Say, de mes amis Blanqui et Garnier, uniquement parce que, dans une ligne perdue au milieu de leurs savants et excellents écrits, ils auraient fait une fausse application, selon moi, du mot valeur, si l’on en concluait que je n’ai plus foi dans l’économie politique et les économistes, je ne pourrais que protester, — et, au reste, il y a la plus énergique des protestations dans le titre même de ce livre.

Notes

[1]: Les mots en italiques et capitales sont ainsi imprimés dans le texte original. (Note de l’auteur.)

[2]: Pour ceux qui croiraient aux prophéties millénaristes récurrentes sur l’avénement prochain de ce jour du jugement dernier, voir la salutaire page de John McCarthy sur la soutenabilité du progrès humain. (Note de l'éditeur de Bastiat.org.)

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