Lettre à Victor Calmètes

Frédéric Bastiat

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Bayonne, 5 mars 1820.

J’avais lu le Traité d’économie politique de J. B. Say, excellent ouvrage très-méthodique. Tout découle de ce principe que les richesses sont les valeurs et que les valeurs se mesurent sur l’utilité[1]. De ce principe fécond, il vous mène naturellement aux conséquences les plus éloignées, en sorte qu’en lisant cet ouvrage on est surpris, comme en lisant Laromiguière, de la facilité avec laquelle on va d’une idée à une idée nouvelle. Tout le système passe sous vos yeux avec des formes variées et vous procure tout le plaisir qui naît du sentiment de l’évidence.

Un jour que je me trouvais dans une société assez nombreuse, on traita, en manière de conversation, une question d’économie politique ; tout le monde déraisonnait. Je n’osais pas trop émettre mes opinions, tant je les trouvais opposées aux idées reçues ; cependant me trouvant, par chaque objection, obligé de remonter d’un échelon pour en venir à mes preuves, on me poussa bientôt jusqu’au principe. Ce fut alors que M. Say me donna beau jeu. Nous partîmes du principe de l’économie politique, que mes adversaires reconnaissaient être juste ; il nous fut bien facile de descendre aux conséquences et d’arriver à celle qui était l’objet de la discussion. Ce fut à cette occasion que je sentis tout le mérite de la méthode, et je voudrais qu’on l’appliquât à tout[2]. N’es-tu pas de mon avis là-dessus ?

Notes

[1]: Bastiat reviendra plus tard sur ces deux idées. Voir les chapitres De la valeur et Richesse des Harmonies économiques. (Note de Laura.)

[2]: Ce trait psychologique de Bastiat aide à comprendre l’exaspération qui le gagne lorsqu’il a affaire à des adversaires ne partageant pas son souci de la cohérence logique. Voir, entre autres, Conflit de principes ou Il n’y a pas de principes absolus.

Bastiat.orgLe Libéralisme, le vraiUn site par François-René Rideau