Lettre à Félix Coudroy

Frédéric Bastiat

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8 janvier 1825.

Je t’envoie ce qui précède, mon cher Félix ; ça te sera toujours une preuve que je ne néglige pas de te répondre, mais seulement de plier ma lettre. J’ai ce malheureux défaut, qui tient à mes habitudes désordonnées, de me croire quitte envers mes amis quand j’ai écrit, sans songer qu’il faut encore que la lettre parte.

Tu me parles de l’économie politique, comme si j’en savais là-dessus plus que toi. Si tu as lu Say attentivement, comme il me paraît que tu l’as fait, je puis t’assurer que tu m’auras laissé derrière, car je n’ai jamais lu sur ces matières que ces quatre ouvrages, Smith, Say, Destutt, et le Censeur ; encore n’ai-je jamais approfondi M. Say, surtout le second volume, que je n’ai que lisotté. Tu désespères que jamais des idées saines sur ce sujet pénètrent dans l’opinion publique ; je ne partage pas ce désespoir. Je crois au contraire que la paix qui règne sur l’Europe, depuis dix ans, les a beaucoup répandues ; et c’est un bonheur peut-être que ces progrès soient lents et insensibles. Les Américains des États-Unis ont des idées très-saines sur ces matières, quoiqu’ils aient établi des douanes par représailles. L’Angleterre, qui marche toujours à la tête de la civilisation européenne, donne aujourd’hui un grand exemple en renonçant graduellement au système qui l’entrave [1]. En France, le commerce est éclairé, mais les propriétaires le sont peu, et les manufacturiers travaillent aussi vigoureusement pour retenir le monopole. Malheureusement nous n’avons pas de chambre qui puisse constater le véritable état des connaissances nationales. La septennalité nuit aussi beaucoup à ce mouvement lent et progressif d’instruction, qui, de l’opinion, passait à la législature avec le renouvellement partiel. Enfin quelques circonstances et surtout ce caractère français indécrottable, enthousiaste de nouveauté et toujours prêt à se payer de quelques mots heureux, empêchera quelque temps le triomphe de la vérité. Mais je n’en désespère pas ; la presse, le besoin et l’intérêt finiront par faire ce que la raison ne peut encore effectuer. Si tu lis le Journal du commerce, tu auras vu comment le gouvernement anglais cherche à s’éclairer en consultant officiellement les négociants et les fabricants les plus éclairés. Il est enfin convenu que la prospérité de la Grande-Bretagne n’est pas le produit du système qu’elle a suivi, mais de beaucoup d’autres causes. Il ne suffit pas que deux faits existent ensemble pour en conclure que l’un est cause et l’autre effet. En Angleterre, le système de prohibition et la prospérité ont bien des rapports de coexistence, de contiguïté, mais non de génération. L’Angleterre a prospéré non à cause, mais malgré un milliard d’impôts. C’est là la raison qui me fait trouver si ridicule le langage des ministres, qui viennent nous dire chaque année d’un air triomphant : Voyez comme l’Angleterre est riche, elle paye un milliard !

Je crois que si j’avais eu plus de papier, j’aurais continué cet obscur bavardage. Adieu, je t’aime bien tendrement.

Notes

[1]: Ainsi, vingt ans avant son premier ouvrage, Bastiat s’occupait déjà du commencement de réforme douanière inauguré, chez nos voisins, par Huskisson. (Note de l'éditeur de l'édition originale.)

Bastiat.orgLe Libéralisme, le vraiUn site par François-René Rideau