M. de Noailles à la chambre des pairs

Frédéric Bastiat

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Libre-Échange, n° du 24 janvier 1847.

Notre mission est de combattre cette fausse et dangereuse économie politique qui fait considérer la prospérité d’un peuple comme incompatible avec la prospérité d’un autre peuple, qui assimile le commerce à la conquête, le travail à la domination. Tant que ces idées subsisteront, jamais le monde ne pourra compter sur vingt-quatre heures de paix. Nous dirons plus, la paix serait une absurdité et une inconséquence.

Voici ce que nous lisons dans le discours qu’a prononcé ces jours-ci M. de Noailles à la Chambre des pairs :

« On sait que l’intérêt de l’Angleterre serait l’anéantissement du commerce de l’Espagne pour qu’elle pût l’inonder du sien… L’anarchie entretient la faiblesse et la pauvreté, et l’Angleterre trouve son profit à ce que l’Espagne soit faible et pauvre… En un mot, et c’est dans la nature des choses, la politique de l’Angleterre la porte à vouloir posséder l’Espagne pour l’annuler, afin d’avoir… à nourrir et à vêtir un peuple nombreux. » (Très-bien.)

Nous mettons de côté, bien entendu, la question espagnole et diplomatique. Nous nous bornons à signaler l’absurdité et le danger de la théorie professée ici par le noble pair.

Dire qu’un pays commercial et industriel a intérêt à annuler tous les autres, afin de les inonder de ses produits, afin d’en nourrir, vêtir, loger, héberger les habitants, c’est renfermer en deux lignes un si grand nombre de contradictions, qu’on ne sait comment s’y prendre seulement pour les montrer [1].

Ce qui fait la richesse d’un négociant, c’est la richesse de sa clientèle ; et, quand M. de Noailles affirme que l’Angleterre veut appauvrir ses acheteurs, j’aimerais autant lui entendre dire que la maison Delisle, notre voisine, attend pour faire fortune que Paris soit ruiné, qu’on n’y donne plus de bals et que les dames y renoncent à la toilette.

D’un autre côté, il semble, d’après M. de Noailles, qu’un peuple spécialement aspire à nourrir et vêtir tous les autres, — qu’en cela ce peuple fait un calcul, et, ce qui est fort étrange, un bon calcul. Ce peuple désire qu’on ne travaille nulle part, afin de travailler pour tout le monde. Son but est de mettre à la portée de chacun le vivre et le couvert, sans jamais rien accepter de personne, tout ce qu’il accepterait étant une perte pour lui ; et enfin, voici le comble du merveilleux, M. de Noailles croit et dit, sans rire, que c’est par une semblable politique que l’Angleterre, donnant beaucoup et recevant peu, appauvrit les autres et s’enrichit elle-même.

En vérité, il est temps qu’un pareil tissu de banalités cesse d’être la pâture intellectuelle de notre pays. Nous sommes décidés, quant à nous, à flétrir ces doctrines à mesure qu’elles oseront se produire et de quelque bouche qu’elles émanent ; car elles ne sont pas seulement ridiculement absurdes, elles sont surtout anarchiques et antisociales. En effet, à moins de vouloir s’en tenir à de puériles déclamations, il faut bien reconnaître que le mobile qui fait agir les producteurs est le même dans tous les pays. Si donc le travailleur anglais a intérêt à l’abaissement et à la ruine du globe, il en est de même de tous les travailleurs belges, français, espagnols, allemands ; et nous vivons dans un monde où nul ne peut s’élever que par la destruction de l’humanité tout entière.

Mais, dira-t-on, M. de Noailles n’a fait qu’exprimer une idée généralement reçue. N’est-il pas vrai que les Anglais cherchent surtout des débouchés, et que par conséquent leur but principal est de vendre, non d’acheter ?

Non, cela n’est pas vrai, et ne le serait pas alors que les Anglais le croiraient eux-mêmes. Nous convenons que, pour leur malheur et celui du monde, ce faux principe, qui est celui du régime protecteur, a dirigé toute leur politique pendant des siècles ; ce qui explique et justifie les défiances universelles dont M. de Noailles a été l’organe. Mais enfin, l’Angleterre s’est placée aujourd’hui sous l’influence d’un principe diamétralement opposé, le principe de la liberté ; et, dans cet ordre d’idées, ce qui est vrai, le voici ; c’est beaucoup plus simple et beaucoup plus consolant :

Les Anglais désirent jouir d’une foule de choses qui ne viennent pas dans leur île, ou qui n’y viennent qu’en quantité insuffisante. Ils veulent avoir du sucre, du thé, du café, du coton, du bois, des fruits, du blé, du beurre, de la viande, etc. Pour obtenir ces choses au dehors, il faut les payer, et ils les payent avec les produits de leur travail. — Les importations d’un peuple sont les jouissances qu’il se procure, et ses exportations sont le payement de ces jouissances. Le but réel de toute nation (quoi qu’elle en pense elle-même) est d’importer le plus possible et d’exporter le moins possible, comme le but de tout homme, dans ses transactions, est d’obtenir beaucoup en donnant peu.

Que de peine il faut pour faire comprendre une vérité si simple ! — Et pourtant il faut qu’elle soit comprise. La paix du monde est à ce prix.

[1]: Cette pensée, qui a plus d’une fois excité la juste indignation de Bastiat (V. la page 462 du tome III), est encore le thème favori de l’école protectionniste. Elle a été récemment reproduite, sous une forme pompeuse, par un écrivain de cette école, M. Ch. Gouraud, à la page 259 de son Essai sur la liberté du commerce des nations. (Note de l’éditeur des Œuvres complètes.)

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