Lettre à Richard Cobden

Frédéric Bastiat

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Mugron, 13 décembre 1845.

Mon cher Monsieur, me voilà bien redevable envers vous, car vous avez bien voulu, au milieu de vos nobles et rudes travaux, vous relâcher de cette convention que j’avais acceptée avec reconnaissance, « une lettre pour deux ; » mais je n’ai malheureusement que trop d’excuses à invoquer, et pendant que tous vos moments sont si utilement consacrés au bien public, les miens ont été absorbés par la plus grande et la plus intime douleur qui pût me frapper ici-bas [1].

J’attendais pour vous écrire d’avoir des nouvelles de M. Fonteyraud. Il fallait bien que je susse en quels termes vous remercier de l’accueil que vous lui avez fait, à ma recommandation. J’étais bien tranquille à cet égard ; car j’avais appris indirectement qu’il était enchanté de son voyage et enthousiasmé des ligueurs. J’apprends avec plaisir que les ligueurs n’ont pas été moins satisfaits de lui. Quoique je l’aie peu connu, j’avais jugé qu’il avait en lui de quoi se recommander lui-même. Il n’a pas eu, sans doute, le loisir de m’écrire encore.

À ce sujet, vous revenez sur mon séjour auprès de vous, et les excuses que vous m’adressez me rendent tout confus. À l’exception des deux premiers jours, où, par des circonstances fortuites, je me trouvai isolé à Manchester, et où mon moral subit sans doute la triste influence de votre étrange climat (influence que je laissai trop percer dans ce billet inconvenant auquel vous faites allusion), à l’exception de ces deux jours, dis-je, j’ai été accablé de soins et de bontés par vous et vos amis, MM. John et Thomas Bright, Paulton, Wilson, Smith, Ashworth, Evans et bien d’autres ; et je serais bien ingrat si, parce qu’il y avait élection à Cambridge pendant ces deux jours, je ne me souvenais que de ce moment de spleen pour oublier ceux que vous avez entourés de bienveillance et de charme. Croyez, mon cher Monsieur, que notre dîner de Chorley, votre entretien si instructif avec M. Dyer, chez M. Thomas Bright, ont laissé dans ma mémoire et dans mon cœur des souvenirs ineffaçables. — Vous voulez m’inviter à renouveler ma visite. Cela n’est pas tout à fait irréalisable ; voici comment les choses pourraient s’arranger. Il est probable que cet été la grande question sera décidée ; et, comme un vaillant combattant, vous aurez besoin de prendre quelque repos et de panser vos blessures. Comme la parole a été votre arme principale, c’est son organe qui aura le plus souffert en vous ; et vous avez fait quelque allusion à l’état de votre santé dans votre lettre précédente. Or, nous avons dans nos Pyrénées des sources merveilleuses pour guérir les poitrines et les larynx fatigués. Venez donc passer en famille une saison aux Pyrénées. Je vous promets, soit d’aller vous chercher, soit de vous reconduire, à votre choix. — Ce voyage ne sera pas perdu pour la cause. Vous verrez notre population vinicole ; vous vous ferez une idée de l’esprit qui l’anime, ou plutôt ne l’anime pas. En passant à Paris, je vous mettrai en relations avec tous nos frères en économie politique et en philanthropie rationnelle. Je me plais à croire que ce voyage laisserait d’heureuses traces dans votre santé, dans vos souvenirs, et aussi dans le mouvement des esprits en France, relativement à l’affranchissement du commerce. Bordeaux est aussi une ville que vous verrez avec intérêt. Les esprits y sont prompts et ardents ; il suffit d’une étincelle pour les enflammer, et elle pourrait bien partir de votre bouche.

Je vous remercie, mon cher Monsieur, de l’offre que vous me faites relativement à ma traduction. Permettez-moi cependant de ne pas l’accepter. C’est un sacrifice personnel que vous voulez ajouter à tant d’autres, et je ne dois pas m’y prêter.

Je sens que le titre de mon livre ne vous permet pas de réclamer l’intervention de la Ligue. Dès lors, laissons mon pauvre volume vivre ou mourir tout seul. — Mais je ne puis me repentir d’avoir attaché votre nom, en France, à l’histoire de ce grand mouvement. En cela j’ai peut-être froissé un peu vos dignes collaborateurs, et cette injustice involontaire me laisse quelques remords. Mais véritablement, pour exciter et fixer l’attention, il faut chez nous qu’une doctrine s’incarne dans une individualité, et qu’un grand mouvement soit représenté et résumé dans un nom propre. Sans la grande figure d’O’Connell, l’agitation irlandaise passerait inaperçue de nos journaux. — Et voyez ce qui est arrivé. La presse française se sert aujourd’hui de votre nom pour désigner, en économie politique, le principe orthodoxe. C’est une ellipse, une manière abrégée de parler. Il est vrai que ce principe est encore l’objet de beaucoup de contestations et même de sarcasmes. Mais il grandira, et à mesure votre nom grandira avec lui. L’esprit humain est ainsi fait. Il a besoin de drapeaux, de bannières, d’incarnations, de noms propres ; et en France plus qu’ailleurs. Qui sait si votre destinée n’excitera pas chez nous l’émulation de quelque homme de génie ?

Je n’ai pas besoin de vous dire avec quel intérêt, quelle anxiété, je suis le progrès de votre agitation. Je regrette que M. Peel se soit laissé devancer. Sa supériorité personnelle et sa position le mettent à même de rendre à la cause des services plus immédiatement réalisables, peut-être, que ceux qu’elle peut attendre de Russell ; et je crains que l’avénement d’un ministère whig n’ait pour résultat de recomposer une opposition aristocratique formidable, qui vous prépare de nouveaux combats.

Vous voulez bien me demander ce que je fais dans ma solitude. Hélas, cher Monsieur, je suis fâché d’avoir à vous répondre par ce honteux monosyllabe : Rien. — La plume me fatigue, la parole davantage, en sorte que si quelques pensées utiles fermentent dans ma tête, je n’ai plus aucun moyen de les manifester au dehors. Je pense quelquefois à notre infortuné André Chénier. Quand il fut sur l’échafaud, il se tourna vers le peuple et dit en se frappant le front : « C’est dommage, j’avais quelque chose là. » Et moi aussi, il me semble que « j’ai quelque chose là. » — Mais qui me souffle cette pensée ? Est-ce la conscience d’une valeur réelle ? est-ce la fatuité de l’orgueil ?… Car quel est le sot barbouilleur qui de nos jours ne croie avoir aussi « quelque chose là ? »

Adieu, mon cher Monsieur, permettez-moi, à travers la distance qui nous sépare, de vous serrer la main bien affectueusement.

P. S. J’ai des relations fréquentes avec Madrid, et il me sera facile d’y envoyer un exemplaire de ma traduction.

Notes

[1]: La mort d’une parente. (Note de l'éditeur de l'édition originale.)

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