Influence du régime protecteur sur les salaires

Frédéric Bastiat

http://bastiat.org/

Discours prononcé à Lyon le 10 août 1847,
rapporté par le Libre-Échange, n° du 29 août 1847.

Messieurs,

Si dans ces communications que vous voulez bien me permettre d’avoir avec vous, j’avais en vue un succès personnel, certes, je ne paraîtrais pas aujourd’hui à cette tribune. Ce n’est pas que, sur le vaste sujet qui m’est proposé, les idées ou les convictions me fassent défaut. Au contraire, car, quand j’ai voulu mettre quelque ordre dans les démonstrations que j’avais à vous soumettre, elles se sont présentées en si grand nombre à mon esprit que, malgré mes efforts, il m’a été impossible de faire entrer tous ces matériaux dans le cadre d’un discours ; et j’ai dû prendre le parti de m’en remettre beaucoup à l’inspiration du moment et à votre bienveillance.

Et cependant, cette grande question du salariat, je dois la circonscrire à un seul point de vue, car vous n’attendez pas que je la traite ici dans tous ses aspects moraux, sociaux, philosophiques et politiques.

Cela me conduirait à scruter les fondements de la propriété, l’origine et les fonctions du capital, les lois de la production, de la répartition des richesses, et même de la population ; à rechercher si le salariat est, pour une portion de l’humanité, une forme naturelle, équitable et utile de participation aux fruits du travail ; si cette forme a toujours existé, si elle est destinée à disparaître, et enfin, si elle est une transition entre un mode imparfait et un mode moins défectueux de rémunération, entre le servage dans le passé et l’association dans l’avenir.

Loin de moi de blâmer les hardis pionniers de la pensée qui explorent ces vastes régions. Quelquefois, il est vrai, j’ai souhaité de leur voir poser le pied sur le terrain solide des vérités acquises, plutôt que de rester dans le vague ou d’emprunter les ailes de l’imagination. J’ai peu de foi, je l’avoue, dans ces arrangements sociaux, dans ces organisations artificielles que chaque matin voit éclore et que chaque soir voit mourir. Il n’est pas probable qu’à un signal donné l’humanité se laisse jeter dans un moule, quelque séduisante qu’en soit la forme, quel que soit le génie de l’inventeur. La société m’apparaît comme une résultante. Les faits passés qui exercent tant d’influence sur le présent, les traditions, les habitudes, les erreurs dominantes, les vérités acquises, les expériences faites, les préjugés, les passions, les vertus, les vices, voilà les forces diverses qui déterminent nos institutions et nos lois. Comment croire que la société s’en dépouillera tout à coup, comme on rejette un vêtement pour en prendre un à la mode ? — Je n’en rends pas moins justice aux bonnes intentions des publicistes qui poursuivent cette chimère, et je crois qu’ils ont rendu un service à la science en la forçant de scruter ces grandes questions et d’élargir le champ de ses études.

Mais s’il est vrai que le progrès soit subordonné à la diffusion de la lumière et de l’expérience, je ne vois pas qu’on puisse blâmer, comme on le fait, un homme ou une association d’hommes qui s’attaquent à une erreur déterminée, laquelle a donné naissance à une institution funeste.

On nous dit sans cesse que le libre-échange ne donne pas la clef du grand problème de l’humanité. Il n’a pas cette prétention. Il ne s’annonce pas comme devant panser toutes les plaies, guérir tous les maux, dissiper tous les préjugés, fonder à lui seul le règne de l’égalité et de la justice parmi les hommes, et ne laisser, après lui, rien à faire à l’humanité.

Nous croyons qu’il est en lui-même un très-grand progrès, et de plus, par l’esprit qu’il propage, par les lumières qu’il suppose, une excellente préparation à d’autres progrès encore. Mais nous nous rendrions coupables d’exagération si nous le présentions, ainsi qu’on nous en accuse souvent, comme une panacée universelle, particulièrement à l’égard des classes laborieuses.

 

Je me renfermerai donc dans cette question :

Quelle est l’influence du régime restrictif sur le taux des salaires, ou plutôt sur la condition des ouvriers ?

Voilà tout ce que je veux examiner. Je ne cherche pas ce que deviendrait le sort de cette classe dans un phalanstère ou en Icarie. Je prends la société telle qu’elle est, telle que le passé nous l’a léguée. Dans cette société je vois le capital rémunérant le travail. C’est un premier fait. Je vois en outre des légions d’hommes occupés à entraver la circulation des produits ; c’est un second fait. Je cherche comment le second de ces faits agit sur le premier.

Et d’abord une première question se présente à moi. Qui a placé là cette légion armée ? Ce ne sont pas les ouvriers, puisqu’ils n’ont pas la voix au chapitre ; ce sont les maîtres. Donc, en vertu de la maxime : Id fecit cui prodest, la présomption est que cette institution, si elle profite à quelqu’un, profite aux maîtres.

Messieurs, permettez-moi de raisonner provisoirement sur cette hypothèse que le régime restrictif, dans l’ensemble de ses effets, bons et mauvais, entraîne une certaine déperdition de forces utiles ou de richesses. Cette hypothèse n’est pas tellement absurde qu’on ne puisse s’en servir un instant. Je n’ai jamais rencontré personne qui ne m’ait fait cette concession sous cette forme : Vous avez raison en principe. Le fondateur du système restrictif en France l’a lui-même considéré comme transitoire, ce qu’il n’aurait pas fait s’il avait reconnu dans son essence une vertu productive. Il paraît certain qu’empêcher les produits du Midi de pénétrer dans le Nord, et réciproquement, favoriser par là dans le Nord des industries que seconderait mieux le climat du Midi, c’est paralyser partout une certaine portion de ces forces gratuites que la nature avait mises à la disposition des hommes. Je puis donc sans témérité raisonner un instant sur cette hypothèse, admise d’ailleurs par les protectionistes eux-mêmes, que le régime prohibitif, dans l’ensemble de ses effets, tout compensé, entraîne la déperdition d’une certaine quantité de richesses.

De plus, l’instrument lui-même coûte quelque chose. Les incertitudes que les tarifs sujets à changement font planer sur l’industrie et le commerce, les collisions qu’ils peuvent amener entre les peuples, et contre lesquelles il faut se précautionner, le développement qu’il faut donner à l’action de la justice pour réprimer des actions innocentes en elles-mêmes que cette législation fait inscrire au nombre des délits et des crimes, les obstacles, les visites, les retards, les erreurs, les contestations, — ce sont autant d’inconvénients inséparables du système, et qui se traduisent en déperdition de forces. Tout le monde sait que le seul retard, apporté cette année à la suspension de l’échelle mobile, a peut-être coûté à la France cinquante millions.

Or, si, au total, dans la généralité de ses effets directs ou indirects, le système restrictif entraîne une déperdition de richesses, il faut nécessairement que cette perte retombe sur quelqu’un.

Lors donc que les législateurs protectionistes affirment que la classe ouvrière, non-seulement n’entre pas en participation de la perte définitive, mais encore bénéficie par ce régime, c’est comme s’ils disaient :

« Nous, qui faisons la loi, voulant procurer à la classe ouvrière un profit extra-naturel, nous nous infligeons encore une seconde perte égale à tout le bénéfice que nous prétendons conférer aux ouvriers. »

Je le demande : Y a-t-il aucune vraisemblance que les législateurs aient agi ainsi [1] ?

Qu’on me permette de formuler ma pensée dans la langue des chiffres, non pour arriver à des précisions exactes, mais par voie d’élucidation.

Représentons par 100 le revenu national sous l’empire des relations libres. Nous n’avons aucune donnée pour savoir comment le revenu se partage entre le capital et le travail. Mais comme, si les capitalistes sont plus riches, les travailleurs sont plus nombreux, admettons 50 pour les uns, et 50 pour les autres. Survient la restriction. Et d’après notre hypothèse le revenu général descend à 80. — Or, selon les protectionistes, la part des ouvriers étant augmentée, nous pouvons la supposer de 60, d’où il suit que celle des capitalistes tomberait à 20.

Je défie les protectionistes de sortir de ce cercle. S’ils conviennent que le régime protecteur entraîne une perte comme résidu général de tous ses effets, et s’ils affirment néanmoins qu’il enrichit les ouvriers, la conséquence nécessaire est que ceux qui n’ont pas fait la loi recueillent un profit, et que ceux qui ont fait la loi encourent deux pertes.

Et, s’il en est ainsi, il faudrait regarder comme attaqués de folie les hommes qui, dans l’intérêt des ouvriers, réclament une extension des droits politiques ; car certes, jamais les ouvriers, dans leur esprit de justice, ne feraient aussi bien leurs affaires, et n’infligeraient aux capitalistes une loi aussi rigoureuse.

Mais voyez à quelle absurde contradiction on arrive. Qui m’expliquera comment il se fait que, le capital se détruisant, le travail se développe, et que, pour comble d’absurdité, la loi qui détruit le capital soit précisément celle qui enrichit le travail ?

Je ne pense pas qu’on puisse contester la rigueur de ces déductions. Seulement, on pourra dire : Elles reposent sur l’assertion que le régime restrictif entraîne une déperdition de forces, et c’est là une concession que les protectionistes ont faite, il est vrai, mais qu’ils se hâtent de retirer.

Eh ! Messieurs, c’est précisément où je voulais vous amener : à reconnaître qu’il faut étudier le régime restrictif en lui-même ; savoir si, au total, il entraîne ou n’entraîne pas une déperdition de richesses. S’il l’entraîne, il est jugé ; et lorsqu’on met en avant les ouvriers et leurs salaires, je ne dirai pas qu’on ajoute l’hypocrisie à la cupidité, mais qu’on entasse erreur sur erreur.

La vérité est qu’en vertu de la loi de solidarité, de l’effort que chacun fait pour se débarrasser du fardeau, de cette vis medicatrix qui est au fond de la société humaine, le mal tend à se répartir sur tous, maîtres et ouvriers, en proportions diverses.

 

Ne nous en tenons pas à des présomptions, et attaquons directement le problème.

Un simple ouvrier l’a admirablement posé en ces termes pleins de justesse et de clarté :

Quand deux ouvriers courent après un maître, les salaires baissent.

Quand deux maîtres courent après un ouvrier, les salaires haussent.

L’économie politique ne fait qu’habiller cette pensée d’un vêtement plus doctoral quand elle dit : Le taux du salaire dépend du rapport de l’offre à la demande.

Le capital et le travail, voilà les deux éléments de ce taux. Quand il y a sur le marché une quantité de capital et une quantité de travail déterminées, le taux moyen des salaires s’en déduit de toute nécessité. Les maîtres voulussent-ils l’élever par bienveillance, ils ne le pourraient pas. Si le capital est représenté par 100 fr. et le travail par 100 hommes, le salaire ne peut être que de 1 fr. Si la philanthropie des maîtres ou de la loi le portait à 2 fr., le capital restant à 100, comme de 100 fr. on ne peut tirer que 50 fois 2 fr., il n’y aurait que 50 ouvriers d’employés. L’humanité en masse n’en serait que plus malheureuse, et l’inégalité des conditions plus choquante ; et, sans parler de la perte résultant de l’inactivité de 50 ouvriers, il est clair que la position ne serait plus tenable, que ces 50 ouvriers viendraient offrir leurs bras au rabais, et que la force des choses ramènerait la répartition primitive.

Il n’y a donc pas d’autre moyen au monde d’augmenter le taux des salaires que d’augmenter la proportion du capital disponible, ou de diminuer la quantité du travail offert.

Cela posé, voyons comment le régime protecteur agit sur chacun de ces deux éléments.

Une nation est sous le régime libre, et elle possède, de temps immémorial, une fabrique de drap. La présomption est que, puisqu’une certaine portion de capital et de travail a pris naturellement cette direction, cette industrie, malgré la concurrence étrangère, réalise des profits égaux à ceux des autres entreprises analogues. Si elle donnait beaucoup moins, elle ne se serait pas établie ; si elle donnait plus, elle ne serait pas seule.

Cependant elle provoque la prohibition du drap étranger. Voyons ce qui se passe.

D’abord, le premier effet, l’effet le plus immédiat est que le drap renchérit ; et tous les habitants, y compris les ouvriers de toute sorte qui se vêtissent de drap, sont frappés comme d’une taxe. C’est pour eux une perte bien réelle. Je vous prie d’en prendre bonne note, de ne pas la perdre de vue ; je vous la rappellerai plus tard, quand nous aurons vu si nous lui trouvons ou non une compensation.

Puisque le drap est plus cher, notre fabrique fait plus de profits ; et puisque ses profits antérieurs étaient égaux aux profits moyens des industries analogues, ses profits actuels seront supérieurs. Or, vous savez que la tendance des capitaux est de se porter et d’entraîner le travail là où sont les plus gros bénéfices. Il y aura donc, dans la fabrication du drap, un surcroît de demande de travail et un surcroît de capital pour y faire face, c’est-à-dire ce qui constitue précisément les conditions dans lesquelles le salaire hausse. C’est là que les protectionistes triomphent.

Mais, ainsi que je le répète souvent, les sophismes ne sont pas des raisonnements faux, ce sont des raisonnements incomplets. Ils ont le tort de ne montrer qu’une chose là où il y en a deux, et la médaille par un seul côté.

D’où sort ce capital qui va étendre la fabrication du drap ? Voilà ce qu’il faut examiner, et voilà sur quoi j’appelle toute votre attention ; car évidemment, Messieurs, si nous venions à découvrir que le plein ne s’est fait d’un côté qu’aux dépens d’un vide qui se serait fait d’un autre, et que la prohibition a agi comme cette servante qui prenait par le dessous d’une pièce de vin de quoi combler ce qui manquait au-dessus, évidemment, dis-je, nous ne serions pas plus avancés, et nous serions en droit de reprocher au sophisme d’avoir dissimulé cette circonstance.

Donc, d’où sort ce capital ? Le soleil ou la lune l’ont-ils envoyé mêlé à leurs rayons, et ces rayons ont-ils fourni au creuset l’or et l’argent, emblèmes de ces astres ? ou bien l’a-t-on trouvé au fond de l’urne d’où est sortie la loi restrictive ? Rien de semblable. Ce capital n’a pas une origine mystérieuse ou miraculeuse. Il a déserté d’autres industries, par exemple, la fabrication des soieries. N’importe d’où il soit sorti, et il est positivement sorti de quelque part, de l’agriculture, du commerce et des chemins de fer, là, il a certainement découragé l’industrie, le travail et les salaires, justement dans la même proportion où il les a encouragés dans la fabrication du drap. — En sorte que vous voyez, Messieurs, que le capital ou une certaine portion de capital ayant été simplement déplacé, sans accroissement quelconque, la part du salaire reste parfaitement la même. Il est impossible de voir, dans ce pur remue-ménage (passez-moi la vulgarité du mot), aucun profit pour la classe ouvrière. Mais, a-t-elle perdu ? Non, elle n’a pas perdu du côté des salaires (si ce n’est par les inconvénients qu’entraîne la perturbation, inconvénients qu’on ne remarque pas quand il s’agit d’établir un abus, mais dont on fait grand bruit et auxquels les protectionistes s’attachent avec des dents de boule-dogues quand il est question de l’extirper) ; la classe ouvrière n’a rien perdu ni gagné du côté du salaire, puisque le capital n’a été augmenté ni diminué, mais seulement déplacé. Mais reste toujours cette cherté du drap que j’ai constatée tout à l’heure, que je vous ai signalée comme l’effet immédiat, inévitable, incontestable de la mesure ; et à présent, je vous le demande, à cette perte, à cette injustice qui frappe l’ouvrier, où est la compensation ? Si quelqu’un en sait une, qu’il me la signale.

Et songez, Messieurs, qu’une perte semblable se renouvelle vingt fois par jour, — à propos du blé, à propos de la viande, à propos de la hache et de la truelle. L’ouvrier ne peut ni manger, ni se vêtir, ni se chauffer, ni travailler, sans payer ce tribut au monopole. On parle de sa malheureuse condition. Pour moi, ce qui m’étonne, en présence de tels faits, c’est que cette condition ne soit pas cent fois plus malheureuse encore.

Heureusement que cette cherté ne se maintient jamais, grâce au ciel, à la hauteur où les monopoleurs voulaient l’élever. Je le reconnais ici, parce qu’avant tout il faut être vrai. La concurrence intérieure vient toujours déjouer, dans une certaine mesure, les espérances et les calculs des protectionnistes.

Aux entrepreneurs d’industrie, le régime restrictif offre des compensations. S’ils payent plus cher ce qu’ils achètent, ils font payer plus cher ce qu’ils vendent ; non qu’ils ne perdent, en définitive, mais enfin leur perte est atténuée ; pour l’ouvrier, il n’y a aucune atténuation possible.

Aussi, je me représente quelquefois un simple ouvrier, trouvant, je ne sais par quelle issue, accès dans l’enceinte législative. Ce serait certainement un spectacle curieux et même imposant, s’il se présentait à la barre de l’assemblée étonnée, — calme, modéré, mais résolu, et si, au milieu du silence universel, il disait : « Vous avez élevé, par la loi, le prix des aliments, des vêtements, du fer, du combustible ; vous nous promettiez que le ricochet de ces mesures élèverait notre salaire en proportion et même au delà. Nous vous croyions, car l’appât d’un profit, fût-il illégitime, hélas ! rend toujours crédule. Mais votre promesse a failli. Il est bien constaté maintenant que votre loi, n’ayant pu que déplacer le capital et non l’accroître, n’a eu d’autre résultat que de faire peser sur nous, sans compensation, le poids de la cherté. Nous venons vous demander d’élever législativement le taux des salaires, au moins dans la même mesure que vous avez élevé législativement le prix de la subsistance. »

Je sais bien ce qu’on répondrait à ce malencontreux pétitionnaire. On lui dirait, et avec raison : « Il nous est impossible d’élever par la loi le taux du salaire ; car la loi ne peut pas faire qu’on tire d’un capital donné plus de salaires qu’il n’en renferme. »

Mais je me figure que l’ouvrier répliquerait : « Eh bien ! ce que vous dites que la loi ne peut faire directement, elle ne l’a pas fait indirectement selon vos promesses. Puisqu’il n’est pas en votre pouvoir de renchérir le salaire, ne renchérissez pas la vie. Nous ne demandons pas de faveur, nous demandons franc jeu, et que les produits soient purs de toute intervention législative, puisque le salaire est inaccessible à l’intervention législative. »

En vérité, Messieurs, je n’imagine pas ce qu’on pourrait répondre. Et remarquez qu’en bonne justice, ce n’est pas avec des présomptions, des probabilités qu’on peut repousser une telle requête. Il faut une certitude absolue.

Beaucoup de personnes se sont laissé séduire par ce fait que les salaires sont plus élevés, par exemple, à Paris qu’en Bretagne, et elles en ont conclu qu’ils tendent à se mettre au niveau du prix de la vie. Mais la question n’est pas de savoir si les divers salaires qui prennent leur source dans un capital donné ne peuvent pas varier à l’infini selon une multitude de circonstances. Nous ne mettons pas cela en doute. Ce que nous nions, c’est que l’ensemble ou la grande moyenne des salaires s’élève dans un pays, en vertu d’une loi qui déplace le capital sans l’accroître.

 

Et, Messieurs, cette objection qu’on nous faisait il y a deux ans, quand nous avons commencé notre œuvre, les événements, avec une voix plus forte que la nôtre, se sont chargés d’y répondre ; car la disette est survenue et la cherté avec elle. Or, qu’a-t-on vu ? On a vu le salaire baisser plutôt que hausser. Ainsi, le fait nous a donné raison. Et, d’ailleurs, le fait s’explique de la manière la plus claire.

Quand le prix de la subsistance renchérit, l’universalité des hommes dépense davantage pour en avoir la quantité nécessaire. Il reste donc moins à dépenser à autre chose. On se prive, et par là on produit la stagnation de l’industrie, qui amène forcément la baisse des salaires. En sorte que, dans les temps de cherté, l’ouvrier est froissé par les deux bouts à la fois, par la diminution de ses profits et par l’élévation du prix de la vie.

La cherté artificielle a exactement les mêmes effets que la cherté naturelle ; seulement, comme elle dure plus, il se fait, j’en conviens, certains arrangements sociaux sur cette donnée, car l’humanité a une souplesse merveilleuse. Mais les arrangements ne changent pas la nature des choses, ils s’y conforment, et savez-vous comment, à la longue, l’équilibre se rétablit ? Par la mort. La mort prend soin, à la longue et après bien des souffrances, de faire descendre la population au niveau de ce que peuvent nourrir des salaires réduits, tout au plus restés invariables, et combinés avec la cherté de la vie.

 

Puisque j’ai touché à ce formidable sujet de la population, je relèverai une objection qui nous a été faite en sens inverse.

On nous a dit : Le libre-échange est impuissant à conférer à la classe ouvrière un bien permanent. Il est vrai qu’il baissera le prix de la vie sans altérer le salaire, et conférera par conséquent plus de bien-être aux travailleurs ; mais ils multiplieront en vertu de ce bien-être même, et au bout de vingt ans, ils se trouveront replacés dans leur condition actuelle.

D’abord, cela n’est pas sûr ; il est possible que le capital augmente pendant ces vingt années aussi rapidement que la population.

Ensuite, il faut tenir compte des habitudes et des idées de prévoyance que donnent vingt ans de bien-être.

Mais, enfin, en admettant cette loi fatale, ne voit-on pas la faiblesse de l’objection ? N’est-ce rien que vingt années de bien-être ? est-ce une chose à dédaigner ? Mais c’est ainsi que la société progresse. D’ici à vingt ans elle aura accompli quelque autre œuvre qui prolongera le bien-être de vingt ans encore. Et quelle est la réforme à laquelle on ne pourrait opposer la même fin de non-recevoir ? Trouvez-vous un moyen de supprimer l’octroi sans le remplacer par aucun autre impôt ? Avez-vous imaginé un engrais qui ne coûte rien, et qui doit accroître prodigieusement la fertilité de la terre ? Je vous dirai : À quoi bon ? Brûlez votre invention financière ou agricole. Elle soulagerait, il est vrai, les hommes d’un lourd fardeau. Mais quoi ! en vertu de ce bien-être même, ils multiplieraient, et reviendraient, sauf le nombre, au point de départ. Messieurs, l’humanité est ainsi faite que c’est précisément à multiplier qu’elle aime à consacrer ce qu’on lui laisse de bien-être ; et faut-il pour cela considérer ce bien-être comme perdu, le lui refuser d’avance ?

Comment trouverait-on ce raisonnement, s’il s’adressait à un individu au lieu de s’adresser à une nation ou à une classe ?

Je suppose un jeune homme qui gagne 1,000 fr. par an. Il désire épouser une jeune personne qui en gagne autant ; cependant il attend pour se mettre en ménage que leurs appointements soient doublés. Le moment arrive, mais le patron leur fait cette morale :

« Mes enfants, vous avez certainement droit à 4,000 fr. entre deux, ils vous sont dus en toute justice. Mais si je vous les donnais, vous vous marieriez ; dans deux ou trois ans vous auriez deux enfants, vous seriez quatre, et ce ne serait jamais que 1,000 fr. par tête. Vous voyez qu’il ne vaut pas la peine que je vous paye le traitement que vous désirez, et dont d’ailleurs je reconnais la parfaite légitimité. »

La réponse que ferait le jeune homme est parfaitement celle que pourrait faire l’humanité à l’objection que je réfute. « Payez-moi ce qui m’est dû, dirait-il. Pourquoi vous occupez-vous de l’usage que j’en ferai, s’il est honnête ? Vous dites qu’après m’être procuré les jouissances de la famille, je n’en serai pas plus riche ; je serai toujours plus riche des jouissances éprouvées. Je sais que si j’emploie ainsi l’excédant de mes appointements, je ne pourrai pas l’employer à autre chose ; mais est-ce une raison de dire que je n’en ai pas profité ? Autant vaudrait me refuser mon dîner d’aujourd’hui sous prétexte que quand je l’aurai mangé, il n’en resterait plus rien. » Appliquée à un peuple, l’objection est de cette force. Elle revient à ceci : Sous le régime prohibitif, dans vingt ans la France aurait 40 millions d’habitants ; sous un régime libre, comme elle aurait joui de plus de bien-être, elle en aurait 50 millions, lesquels, au bout de ce terme, ne seraient pas individuellement plus riches.

Et compte-t-on pour rien 10 millions d’habitants de plus ; toutes les satisfactions que cela suppose, toutes les existences conservées, toutes les affections satisfaites, tous les désordres prévenus, toutes les existences allumées au flambeau de la vie ? Et est-on bien certain que ce bien-être dû à la réforme, le peuple eût pu trouver une autre manière de le dépenser plus morale, plus profitable au pays, plus conforme au vœu de la nature et de la Providence ?

 

Messieurs, ainsi que je vous l’ai fait pressentir en commençant, je laisse de côté bien des considérations. Si, dans le petit nombre de celles que je vous ai présentées, et malgré le soin que j’ai mis à me renfermer dans mon sujet, il m’est échappé quelques paroles qui aient la moindre tendance à jeter quelque découragement ou quelque irritation dans les esprits, ce serait bien contre mon intention. Ma conviction est qu’il n’y a pas entre les diverses classes de la société cet antagonisme d’intérêts qu’on a voulu y voir. J’aperçois bien un débat passager entre celui qui vend et celui qui achète, entre le producteur et le consommateur, entre le maître et l’ouvrier. Mais tout cela est superficiel ; et, si on va au fond des choses, on découvre le lien qui unit tous les ordres de fonctions et de travaux, qui est le bien que chacun retire de la prospérité de tous. Regardez-y bien, et vous verrez que c’est là ce qui prévaudra sur de vaines jalousies de nation à nation et de classe à classe. Des classes ! le mot même devrait être banni de notre langue politique. Il n’y a pas de classes en France ; il n’y a qu’un peuple, et des citoyens se partageant les occupations pour rendre plus fructueuse l’œuvre commune. Et par cela même que les occupations sont partagées, que l’échange est intervenu, les intérêts sont liés par une telle solidarité qu’il est impossible de blesser les uns sans que les autres en souffrent.

Moi qui ne crois pas à l’antagonisme réel des nations, comment croirais-je à l’antagonisme fatal des classes ? On dit que l’intérêt divise les hommes. Si cela est, il faut désespérer de l’humanité, et gémir sur les lacunes ou plutôt les contradictions du plan de la Providence ; car, quoique je n’ignore pas l’existence et l’influence d’un autre principe, celui de la sympathie, tout nous prouve que l’intérêt a été placé dans le cœur de l’homme comme un mobile indomptable ; et, si sa nature était de diviser, il n’y aurait pas de ressource. Mais je crois, au contraire, que l’intérêt unit, à la condition toutefois d’être bien compris ; et c’est pour cela que Malebranche avait raison de considérer l’erreur comme la source du mal dans le monde. J’en citerai un exemple, tiré de la fausse application qu’on fait souvent de deux mots que j’ai souvent répétés aujourd’hui, les mots travail et capital.

On dit : Le capital fait concurrence au travail, et quand on dit cela, on est bien près d’avoir allumé une guerre plus ou moins sourde entre les travailleurs et les capitalistes. Et si cependant ce prétendu axiome, qu’on répète avec tant de confiance, n’était qu’une erreur, et plus qu’une erreur, un grossier non-sens ! Non, il n’est pas vrai que le capital fasse concurrence au travail. Ce qui est vrai, c’est que les capitaux se font concurrence entre eux, et que le travail se fait concurrence à lui-même. Mais du capital au travail la concurrence est impossible. J’aimerais autant entendre dire que le pain fait concurrence à la faim ; car, au contraire, comme le pain apaise la faim, le capital rémunère et satisfait le travail. Et voyez où conduit cette simple rectification ! Si c’est avec lui-même et non avec le travail que le capital rivalise, que doivent désirer les travailleurs ? Est-ce que les capitalistes soient ruinés ? Oh ! non. S’ils font des vœux conformes à leurs vrais intérêts, ils doivent désirer que les capitaux grossissent, s’accumulent, multiplient, abondent et surabondent, s’offrent au rabais, jusqu’à ce que leur rémunération tombe de degré en degré, jusqu’à ce qu’ils deviennent comme ces éléments que Dieu a mis à la disposition des hommes, sans attacher à sa libéralité aucune condition onéreuse, jusqu’à ce qu’ils descendent enfin autant que cela est possible, dans le domaine gratuit, et par conséquent commun de la famille humaine. Ils n’y arriveront jamais, sans doute ; mais ils s’en rapprocheront sans cesse, et le monde économique est plein de ces asymptotes. Voilà la communauté, je ne dis point le communisme, que l’on ne peut mettre au commencement des temps et au point de départ de la société ; mais la communauté qui est la fin de l’homme, la récompense de ses longs efforts, et la grande consommation des lois providentielles. D’un autre côté, que doivent souhaiter les possesseurs de capitaux ? Est-ce d’être entourés d’une population chétive, souffrante et dégradée ? Non ; mais que toutes les classes croissent en bien-être, en richesse, en dignité, en goûts épurés, afin que la clientèle s’ouvre et s’élargisse indéfiniment devant eux. La clientèle ! j’appelle votre attention sur ce mot ; il est un peu vulgaire ; mais vous trouverez en lui la solution de bien des problèmes, les idées d’union, de concorde et de paix. Sachons détacher nos regards de notre petit cercle, ne pas chercher la prospérité dans les faveurs, les priviléges, l’esprit d’exclusion, toutes choses qui nuisent aux masses et réagissent tôt ou tard sur nous-mêmes par la ruine de la clientèle. Accoutumons-nous au contraire à favoriser, à encourager ce qui étend la prospérité sur la vaste circonférence qui nous entoure, c’est-à-dire sur le monde entier, ne fût-ce qu’en considération du bien qui, sous forme d’une plus vaste et plus riche clientèle, se reflétera infailliblement, à la longue, dans notre propre sphère d’activité.

Enfin, Messieurs, puisque j’en suis à disséquer des mots, j’appellerai encore votre attention sur deux expressions que l’on ne saurait confondre sans danger. Le monde éprouve comme une sorte d’effroi, comme un poids pénible, comme un pressentiment triste, parce qu’il lui semble qu’il s’élabore au sein du corps social une aristocratie d’argent qui, sous le nom de bourgeoisie, va remplacer l’aristocratie de naissance. Il craint que ce phénomène ne prépare à nos fils les difficultés qu’ont surmontées nos pères ; et il se demande si l’humanité est destinée à tourner toujours dans ce cercle de combats suivis de victoires et de victoires suivies de combats. J’ai aussi demandé à ce mot bourgeoisie ce qu’il portait en lui, ce qu’il voulait dire, quelle était sa signification ; et je l’ai trouvé vide. Je vous disais, à la dernière séance, qu’il fallait beaucoup se méfier des métaphores ; et je vous signalais, comme exemple, cette similitude absurde que, par l’abus des mots, on était parvenu à établir entre l’échange et la guerre. Il n’est pas plus vrai qu’il y ait similitude ou même analogie entre une bourgeoisie qui sort du peuple par le travail, et une aristocratie qui domine le peuple par la conquête. Il n’y a pas même d’opposition à établir entre bourgeoisie et peuple, puisque l’une et l’autre s’élèvent par le travail. Sans quoi, il faudrait dire que les vertus par lesquelles l’individualité s’affranchit du joug de la misère, — l’activité, l’ordre, l’économie, la tempérance, — sont le chemin de l’aristocratie et le fléau de l’humanité. Il y a certainement là des idées mal comprises.

Il est vrai que, dans notre pays, un certain degré de richesse confère seul la fonction électorale. Quoi qu’il en soit de ce privilége, que je n’ai pas à examiner ici, il devrait au moins rendre la bourgeoisie attentive, ne fût-ce que par prudence, à ne faire que des lois justes et toujours empreintes de la plus entière impartialité. Or, j’ai eu occasion, aujourd’hui même, de prouver qu’elle n’a pas agi ainsi, quand elle a essayé de changer, par la loi positive, l’ordre et le cours naturel des rémunérations. Mais est-ce intention perverse ? Non ; je crois fermement que c’est simplement erreur. Et je n’en veux qu’une preuve, qui est décisive, c’est que le système qu’elle a établi l’opprime elle-même comme il opprime le peuple, et de la même manière, sinon au même degré. Pour qu’on pût voir le germe d’une aristocratie naissante dans cet acte et les actes analogues, il faudrait commencer par prouver que ceux mêmes qui les votent n’en sont pas victimes. S’ils le sont, leurs intentions sont justifiées ; et le lien de la solidarité humaine n’est pas infirmé.

Une circonstance récente a un moment ébranlé, je l’avoue, ma confiance dans la pureté des intentions. En présence de la cherté des subsistances, deux de mes honorables amis avaient proposé un abaissement des droits sur l’entrée du bétail. La Chambre a repoussé cette mesure. Ce n’est pas de l’avoir repoussée que je la blâme ; en cela elle n’aurait fait que persister dans un système qui, selon moi, n’est imputable qu’à l’erreur. Mais elle a fait plus que de repousser la mesure ; elle a refusé de l’examiner, elle a fui la lumière, elle a mis une sorte de passion à étouffer le débat ; et, par là, il me semble qu’elle a proclamé, à la face du monde, qu’elle avait bien réellement la conscience de son tort.

Mais, à moins que de pareilles expériences ne se renouvellent, je persiste à croire et à dire que la Chambre, ou si l’on veut la bourgeoisie, ne trompe pas le peuple ; elle se trompe elle-même. La Chambre ne sait pas l’économie politique, voilà tout. Et le peuple, la sait-il ? Allez au nord et au midi, au levant et au couchant, interrogez l’immense majorité des hommes, qu’ils payent ou ne payent pas le cens, que trouvez-vous partout ? Des protectionistes sincères. Et pourquoi ? parce que le système restrictif est tellement spécieux, que la plupart des hommes s’y laissent prendre. Car comment se posent-ils le problème ? le voici : « Admettrons-nous ou n’admettrons-nous pas la concurrence ? » et fort naïvement ils répondent : « Non. » — Ne les blâmons pas trop ; car la concurrence, vous devez le savoir, a une physionomie qui, au premier aspect, ne prévient pas trop en sa faveur. Il faut beaucoup étudier et réfléchir pour reconnaître que, malgré sa rébarbative figure, elle est l’antithèse du privilége, la loi du nivellement rationnel, et la force qui pousse notre race vers les régions de l’égalité. Pourrait-on voir des symptômes aristocratiques dans une loi sur l’hygiène qui aurait été rendue il y a trois siècles, contrairement à la théorie de la circulation du sang ? et cette loi, en blessant le peuple, ne blesserait-elle pas aussi ceux qui l’auraient faite ?

Qui donc a le droit de reprocher à la législature d’avoir élevé le prix de la vie ? Est-ce les ouvriers ? ne font-ils pas en cela cause commune avec elle ? ne partagent-ils pas les mêmes erreurs, les mêmes craintes, les mêmes illusions ? ne voteraient-ils pas les mêmes restrictions, s’ils y étaient appelés ? Qu’ils commencent donc par étudier la question, par découvrir la fraude, par la dénoncer, par mettre la législature en demeure, par réclamer justice ; et si justice leur est refusée, ils auront acquis le droit de pousser un peu plus loin leurs investigations. Alors, le moment sera venu où ils pourront raisonnablement se poser cette terrible question que m’adressait ces jours-ci un homme illustre, un des plus ardents amis de l’humanité : Quel moyen y a-t-il de renverser une loi que le législateur vote dans son propre intérêt ? — Puisse la législature rendre inutile la solution de ce problème !

Notes

[1]: Voir Aux artisans et ouvriers. (Note de l'éditeur de l'édition originale.)

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