Sur la défense d’exporter les céréales

Frédéric Bastiat

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Libre-Échange, n° du 21 mars 1847.

Proposer à un peuple de laisser exporter les aliments en temps de disette, c’est certainement soumettre sa foi dans le libre-échange à la plus rude de toutes les épreuves. Quoi de plus naturel, quand on est forcé d’aller chercher du blé au dehors, que de commencer par retenir celui qu’on possède ? Au milieu des efforts que font simultanément plusieurs nations pour assurer leurs approvisionnements, pourquoi nous exposerions-nous à ce que la plus riche vînt, à prix d’or, diminuer les nôtres ? — Il ne faut donc pas être surpris de voir les gouvernements les plus éclairés faillir aux principes dans les conjonctures difficiles ; alors même qu’ils seraient convaincus de l’inefficacité de semblables restrictions, ils ne seraient pas assez forts pour les refuser aux alarmes populaires ; ce qui nous ramène toujours à ceci : l’opinion fait la loi ; c’est l’opinion qu’il faut éclairer.

Le premier inconvénient des mesures qui restreignent l’exportation, c’est d’être fondées sur un principe dont on ne peut guère, quand on en fait l’application générale, refuser sans inconséquence l’application partielle. Devant cette forte tendance, qui se manifeste dans chaque commune, à s’opposer à l’exportation du blé, quelle est la force morale d’un ministère qui vient de signer la prohibition à la sortie ? Chaque localité pourrait lui répondre par les arguments de son exposé des motifs. On peut bien alors avoir recours aux baïonnettes, mais il faut renoncer à invoquer des raisons.

Au moment où les récoltes des pays producteurs sont emmagasinées, l’approvisionnement général du monde est décidé. Si ces récoltes sont insuffisantes, s’il doit y avoir disette, les lois restrictives ne l’empêcheraient pas ; car il n’est pas en leur pouvoir d’ajouter au produit de ces récoltes un seul grain de blé. La question se réduit donc à savoir si ces lois peuvent changer, avec avantage, la distribution naturelle d’une quantité donnée de subsistance. Nous croyons qu’il n’est personne qui ose l’affirmer.

Au reste, l’expérience de cette année, à cet égard, sera fort instructive.

Plusieurs nations, la France entre autres, ont prohibé la sortie des céréales. L’Angleterre, quoique pressée par la disette autant qu’aucune d’elles, a adopté une autre police.

Ainsi, dans ce moment, tout chargement de blé étranger, qui entre en France, n’en peut plus sortir, et n’a devant lui qu’un marché. S’il entre en Angleterre, il peut se diriger ailleurs, et a le choix de tous les marchés du monde.

Qu’en résulte-t-il ? C’est que l’Angleterre tend à devenir l’entrepôt provisoire de tous les pays. Il y a peu de navires, venant du nord de l’Europe ou de l’Amérique, qui ne commencent par aller à Hall ou à Liverpool pour prendre langue, comme on dit ; il y a peu de négociants qui ne donnent ordre à leurs expéditions de se diriger vers la Grande-Bretagne, préférant naturellement, à une époque où les fluctuations de prix peuvent être si brusques, se réserver plusieurs chances que de se réduire à une. Une fois le blé à Liverpool, il s’y vendra à prix égal, ou même à un prix un peu inférieur ; car, dans ce genre d’affaires, le négociant aspire à réaliser, et d’autant plus qu’on approche davantage de l’époque prévue d’une réaction dans les prix.

L’Angleterre, par le fait même qu’elle a laissé l’exportation libre, sera le pays le mieux approvisionné, et de plus elle fera un profit sur l’approvisionnement des autres peuples.

C’est ce que lord John Russell, répondant à M. Baillie, a exposé en ces termes :

« Nous savons parfaitement qu’il y a de grandes demandes de blé en France et en Belgique ; que le prix s’élève et s’élèvera probablement encore dans ces pays. Mais nous sommes d’opinion, généralement parlant, que prohiber l’exportation du blé, c’est le moyen le plus sûr d’en empêcher l’importation dans nos ports. (Assentiment.) Nous croyons que tout marchand importateur, s’il est assuré en introduisant du blé chez nous, soit de le vendre pour le consommateur, soit de pouvoir le porter sur d’autres marchés, selon ses convenances, aura des raisons déterminantes pour le porter ici. (Écoutez, écoutez.) Nous considérons, au contraire, que s’il sait que son blé, une fois entré, ne peut plus sortir, cela le portera à fuir un marché où sa denrée serait emprisonnée. et à la porter ailleurs. »

On trouve dans les Voyages du capitaine Basil-Hall le récit d’un fait analogue. En 1812, l’Inde fut désolée par la famine. Partout on s’empressa d’interdire l’exportation du riz. Il se rencontra, à Bombay, une administration composée d’hommes éclairés et énergiques. En face de la disette, elle maintint la liberté des transactions. Le résultat fut que toutes les expéditions de riz se dirigèrent sur Bombay. C’est là que les navires se rendaient d’abord, pour combiner leurs opérations ultérieures. Très-souvent, ils se défaisaient de leurs cargaisons, même à des prix réduits, préférant recommencer un second voyage. C’est à Bombay que l’Inde alla s’approvisionner, et c’est là aussi que la famine se fit le moins sentir.

Indépendamment du tort général que fait presque toujours l’intervention directe de l’État en matière de commerce, elle est accompagnée, comme tout ce qui est brusque et imprévu, d’inconvénients accessoires dont on ne tient pas assez compte.

Dernièrement, vingt navires furent frétés pour aller charger du maïs à Bayonne. En arrivant dans ce port, les chargeurs signifièrent aux capitaines une ordonnance qui défendait l’exportation du maïs, ou, qui pis est, la soumettait à un droit de 17 fr. par hectolitre ; et, par ce motif, ils voulurent se dispenser d’expédier. Mais les capitaines répondirent : Il n’y a pas force majeure ; acquittez le droit et chargez. Force a été de donner à ceux-ci l’indemnité qu’ils ont exigée, et peut-être en faudra-t-il faire autant envers les destinataires, qui se croiront en droit d’exiger l’exécution des marchés.

Comme le maïs a été très-abondant dans le sud-ouest de la France, le prix en était peu élevé. La défense d’exportation survenue, le prix baissa encore. Alors, les négociants s’avisèrent de faire des marchés à Rouen, à Nantes, à Paris, ce que facilita beaucoup l’énorme différence qui existait entre le cours du maïs et celui du froment.

Ces négociants reviennent à Bayonne exécuter les achats. En arrivant, ils apprennent que les sévères lois de la boulangerie ont été bouleversées, que le mélange de la farine de maïs avec celle de froment a été autorisé, que, par suite de cette résolution aussi subite qu’imprévue, le prix du maïs s’est élevé de 5 à 6 fr. par hectolitre, et que leurs marchés sont devenus inexécutables ou ruineux. Croit-on que le commerce mis, par ces brusques revirements de législation, dans l’impossibilité de rien prévoir, soit très-disposé à remplir sa tâche bienfaisante, qui est de distribuer les produits de la manière la plus uniforme ?

Nous pourrions faire des réflexions analogues au sujet de la détermination qui a été prise par un très-grand nombre de villes d’assurer leurs approvisionnements pour six mois.

L’intention est certainement irréprochable ; mais oserait-on affirmer que le résultat n’a pas été funeste, que ces mesures n’ont pas concouru à la hausse extraordinaire du prix du blé ?

Lorsque les approvisionnements se font dans le pays d’une manière successive, et arrivent dans nos ports de semaine en semaine, si chacun veut mettre dans sa maison la provision de toute l’année, comment est-il possible que le prix ne s’élève pas ? Qu’arriverait-il à la halle aux blés de Paris, si chaque chef de famille s’y présentait pour acheter, à un moment donné, les trois à quatre hectolitres qu’il juge nécessaires à sa subsistance, et à celle de sa femme et de ses enfants pendant six mois ? Les prix s’élèveraient certainement à un taux extravagant, pour faire, bientôt après, une chute non moins considérable.

Les villes annoncent qu’elles revendront ce blé (acheté pendant le paroxysme de la hausse occasionnée par elles-mêmes) au prix coûtant. Et si la baisse arrive, que feront-elles de ce blé ? forceront-elles le consommateur à l’acheter au prix coûtant ? Elles feront des pertes, dira-t-on, ce qui importe peu. Mais qui supporte ces pertes, sinon les consommateurs eux-mêmes, qui acquittent les droits d’octroi et les autres contributions qui forment les revenus municipaux ?

On dira que nous sommes très-décourageants, et que, dans notre foi au laissez faire, nous conseillons de se croiser les bras. À entendre ce langage, il semblerait qu’en dehors de l’État et des municipalités, il n’y a pas d’action dans le monde ; que ceux qui désirent vendre et ceux qui ont besoin d’acheter sont des êtres inertes et privés de tout mobile. Si nous conseillons le laissez faire, ce n’est point parce qu’on ne fera pas, mais parce qu’on fera plus et mieux. Nous persisterons dans cette croyance jusqu’à ce qu’on nous prouve une de ces deux choses : ou que les lois restrictives ajoutent un grain de plus aux récoltes, ou qu’elles rendent la distribution des subsistances plus uniforme et plus équitable.

Bastiat.orgLe Libéralisme, le vraiUn site par François-René Rideau