Un profit contre deux pertes

Frédéric Bastiat

http://bastiat.org/

Libre-Échange, n° du 9 mai 1847.

Il y a maintenant dix-sept ans qu’un publiciste que je ne nommerai pas dirigea contre la protection douanière un argument, sous forme algébrique, qu’il nommait la double incidence de la perte.

Cet argument fit quelque impression. Les privilégiés se hâtèrent de le réfuter ; mais il arriva que tout ce qu’ils firent dans ce but ne servit qu’à élucider la démonstration, à la rendre de plus en plus invincible, et, en outre, à la populariser ; si bien qu’aujourd’hui, dans le pays où s’est passée la chose, la protection n’a plus de partisans.

On me demandera peut-être pourquoi je ne cite pas le nom de l’auteur ? Parce que mon maître de philosophie m’a appris que cela met quelquefois en péril l’effet de la citation [1].

Il nous dictait un cours parsemé de passages dont quelques-uns étaient empruntés à Voltaire et à Rousseau, invariablement précédés de cette formule: « Un célèbre auteur a dit, etc. » Comme il s'était glissé quelques éditions de ces malencontreux écrivains dans le collège, nous savions fort bien à quoi nous en tenir. Aussi nous ne manquions jamais, en récitant, de remplacer la formule par ces mots: « Rousseau a dit, Voltaire a dit. » — Mais aussitôt le pédagogue, levant les mains au ciel, s’écriait : « Ne citez pas, l'ami B… ; apprenez que beaucoup de gens admireront la phrase qui la trouveraient détestable s’ils savaient d'où elle est tirée. » C’était le temps où régnait une opinion qui détermina notre grand chansonnier, je devrais dire notre grand poëte, à mettre au jour ce refrain : C’est la faute de Voltaire,
C’est la faute de Rousseau.

Supprimant donc le nom de l’auteur et la forme algébrique, je reproduirai l’argument qui se borne à établir que toute faveur du tarif entraîne nécessairement:

1° Un profit pour une industrie ;

2° Une perte égale pour une autre industrie ;

3° Une perte égale pour le consommateur.

Ce sont là les effets directs et nécessaires de la protection. En bonne justice, et pour compléter le bilan, il faudrait encore lui imputer de nombreuses pertes accessoires, telles que: frais de surveillance, formalités dispendieuses, incertitudes commerciales, fluctuations de tarifs, opérations contrariées, chances de guerre multipliées, contrebande, répression, etc.

Mais je me restreins ici aux conséquences nécessaires de la protection.

Une anecdote rendra peut-être plus claire la démonstration de notre problème.

Un maître de forges avait besoin de bois pour son usine. Il avait traité avec un pauvre bûcheron, quelque peu clerc, qui, pour 40 sous, devait bûcher du matin au soir, un jour par semaine.

La chose paraîtra singulière ; mais il advint qu’à force d'entendre parler protection, travail national, supériorité de l’étranger, prix de revient, etc., notre bûcheron devint économiste à la manière du Moniteur industriel : Si bien qu’une pensée lumineuse se glissa dans son esprit en même temps qu'une pensée de monopole dans son cœur.

Il alla trouver le maître de forges, et lui dit :

— Maître, vous me donnez 2 francs pour un jour de travail ; désormais vous me donnerez 4 francs et je travaillerai deux jours.

— L’ami, répondit le maître de forges, j’ai assez du bois que tu refends dans la journée.

— Je le sais, dis le bûcheron ; aussi j’ai pris mes mesures. Voyez ma hache, comme elle est émoussée, ébréchée. Je vous assure que je mettrai deux jours pleins à hacher le bois que j’expédie maintenant en une journée.

— Je perdrai 2 francs à ce marché.

— Oui, mais je les gagnerai, moi ; et, relativement au bois et à vous, je suis producteur et vous n’êtes que consommateur. Le consommateur ! Cela mérite-t-il aucune pitié ?

— Et si je te prouvais qu’indépendamment des 40 sous qu’il me fera perdre, ce marché fera perdre aussi 40 sous à un autre producteur ?

— Alors je dirais que sa perte balance mon gain, et que le résultat définitif de mon invention est pour vous, et par conséquent pour la nation en masse, une perte sèche de 2 francs. Mais quel est ce travailleur qui aura à se plaindre ?

— Ce sera, par exemple, Jacques le jardinier, auquel je ne pourrai plus faire gagner comme aujourd’hui 40 sous par semaine, puisque ces 40 sous, je te les aurai donnés ; et si je n’en prive pas Jacques, j’en priverai un autre.

— C’est juste, je me rends et vais aiguiser ma hache. Au fait, si par la faute de ma hache il se fait moins de besogne dans le monde pour une valeur de 2 francs, c’est une perte, et il faut bien qu’elle retombe sur quelqu’un… Mais, pardon, maître, il me vient une idée. Si vous me faites gagner ces 2 francs, je les ferai gagner au cabaretier, et ce gain compensera la perte de Jacques.

— Mon ami, tu ne ferais là que ce que Jacques fera lui-même tant que je l’emploierai, et ce qu’il ne fera plus si je le renvoie, comme tu le demandes.

— C’est vrai ; je suis pris, et je vois bien qu’il n’y a pas de profit national à ébrécher les haches.

Cependant, notre bûcheron, tout en bûchant, ruminait le cas dans sa tête. Il se disait : Pourtant, j’ai cent fois entendu dire au patron qu’il était avantageux de protéger le producteur aux dépens du consommateur. Il est vrai qu’il a fait apparaître ici un autre producteur auquel je n’avais pas songé.

À quelque temps de là, il se présenta chez le maître de forges, et lui dit :

— Maître, j’ai besoin de 20 kilogrammes de fer, et voici 5 francs pour les payer.

— Mon ami, à ce prix je ne t’en puis donner que 10 kilogrammes.

— C’est fâcheux pour vous, car je sais un Anglais qui me donnera pour mes 5 francs les 20 kilogrammes dont j’ai besoin.

— C’est un coquin.

— Soit.

— Un égoïste, un perfide, un homme que l’intérêt fait agir.

— Soit.

— Un individualiste, un bourgeois, un marchand qui ne sait ce que c’est qu’abnégation, dévouement, fraternité, philanthropie.

— Soit ; mais il me donne pour 5 francs 20 kilogrammes de fer, et vous, si fraternel, si dévoué, si philanthrope, vous ne m’en donnez que 10.

— C’est que ses machines sont plus perfectionnées que les miennes.

— Oh ! Oh ! Monsieur le philanthrope, vous travaillez donc avec une hache obtuse, et vous voulez que ce soit moi qui supporte la perte.

— Mon ami, tu le dois, pour que mon industrie soit favorisée. Dans ce monde, il ne faut pas toujours songer à soi et à son intérêt.

— Mais il me semble que c’est toujours votre tour d’y songer. Ces jours-ci vous n’avez pas voulu me payer pour me servir d’une mauvaise hache, et aujourd’hui vous voulez que je vous paye pour vous servir de mauvaises machines.

— Mon ami, c’est bien différent ; mon industrie est nationale et d’une haute importance.

— Relativement aux 5 francs dont il s’agit, il n’est pas important que vous les gagniez si je dois les perdre.

— Et ne te souvient-il plus que lorsque tu me proposais de fendre mon bois avec une hache émoussée, je te démontrai qu’outre ma perte, il en retomberait sur le pauvre Jacques une seconde, égale à la mienne, et chacune d’elles égale à ton profit, ce qui, en définitive, constituait, pour la nation en masse, une perte sèche de 2 francs ? — Pour qu’il y eût parité dans les deux cas, il te faudrait prouver que mon gain et ta perte se balançant, il y aura encore un préjudice causé à un tiers.

— Je ne vois pas que cette preuve soit très nécessaire ; car, selon vous-même, que j’achète à vous, que j’achète à l’Anglais, la nation ne doit rien perdre ni gagner. Et alors, je ne vois pas pourquoi je disposerais à votre avantage, et non au mien, du fruit de mes sueurs. Au surplus, je crois pouvoir prouver que si je vous donne 10 francs de vos 20 kilogrammes de fer, je perdrai 5 francs, et une autre personne perdra 5 francs ; vous n’en gagnerez que 5, d’où résultera pour la nation entière une perte sèche de 5 francs.

— Je suis curieux de t’entendre bûcher cette démonstration.

— Et si je la refends proprement, conviendrez-vous que votre prétention est injuste ?

— Je ne te promets pas d’en convenir ; car, vois-tu, en fait de ces choses-là, je suis un peu comme le Joueur de la comédie, et je dis à l’économie politique : Tu peux bien me convaincre, ô science ennemie,
Mais me faire avouer, morbleu, je t’en défie !

Cependant voyons ton argument.

— Il faut d’abord que vous sachiez une chose. L’Anglais n'a pas l’intention d'emporter dans son pays ma pièce de 100 sous. Si nous faisons marché, ( — le maître de forges, à part : J’y mettrai bon ordre, — ) il m’a chargé d’acheter pour 5 francs deux paires de gants que je lui remettrai en échange de son fer.

— Peu importe, arrive enfin à la preuve.

— Soit ; maintenant calculons. — En ce qui concerne les 5 francs qui représentent le prix naturel du fer, il est clair que l’industrie française ne sera ni plus ni moins encouragée, dans son ensemble, soit que je les donne à vous pour faire le fer directement, soit que je les donne au gantier qui me fournit les gants que l’Anglais demande en échange du fer.

— Cela paraît raisonnable.

— Ne parlons donc plus de ces premiers 100 sous. Restent les autres 5 francs en litige. Vous dites que si je consens à les perdre, vous les gagnerez, et que votre industrie sera favorisée d’autant.

— Sans doute.

— Mais si je conclus avec l’Anglais, ces 100 sous me resteront. Précisément, je me trouve avoir grand besoin de chaussure, et c’est juste ce qu’il faut pour acheter des souliers. Voilà donc un troisième personnage, le cordonnier, intéressé dans la question. — Si je traite avec vous, votre industrie sera encouragée dans la mesure de 5 francs ; celle du cordonnier sera découragée dans la mesure de 5 francs, ce qui fait la balance exacte. — Et, en définitive, je n’aurai pas de souliers ; en sorte que ma perte sera sèche, et la nation, en ma personne, aura perdu 5 francs.

— Pas mal raisonné pour un bûcheron ! Mais tu perds de vue une chose, c’est que les 5 francs que tu ferais gagner au cordonnier, si tu traitais avec l’Anglais, je les lui ferai gagner moi-même si tu traites avec moi.

— Pardon, excuse, maître ; mais vous m’avez vous-même appris, l’autre jour, à me préserver de cette confusion.

J’ai 10 francs ; traitant avec vous, je vous les livre et vous en ferez ce que vous voudrez.

Traitant avec l’Anglais, je les livre, savoir : 5 francs au gantier, 5 francs au cordonnier, et ils en feront ce qu’ils voudront.

Les conséquences ultérieures de la circulation qui sera imprimée à ces 10 francs par vous dans un cas, par le gantier et le cordonnier dans l’autre, sont identiques et se compensent. Il ne doit pas en être question[2].

Il n’y a donc en tout ceci qu’une différence. Selon le premier marché, je n’aurai pas de souliers ; selon le second, j’en aurai.

Le maître de forges s’en allant : « Ah ! Où diable l’économie politique va-t-elle se nicher ? Deux bonnes lois feront cesser ce désordre : Une loi de douanes qui me donnera la force, puisque aussi bien je n’ai pas la raison, — et une loi sur l’enseignement, qui envoie toute la jeunesse étudier la société a Sparte et à Rome. Il n’est pas bon que le peuple voie si clair dans ses affaires [3] ! »

Notes

[1]: Le nom que l’auteur ne cite pas est celui d’un membre éminent de la ligue anglaise, le colonel Perronet Thomson. Voir tome III, page 89, 218 et 282 (Note de l'éditeur de l'édition originale.)
Il s’agit respectivement les morceaux suivants: Meeting à Manchester, en octobre 1842; meeting en Écosse, du 8 au 18 janvier 1844; meeting à Londres, 17 avril 1844. (Note de l'éditeur de Bastiat.org.)

[2]: Voir au tome V, page 363, le chapitre VII du pamphlet : Ce qu’on voit et ce qu’on voit pas. (Note de l'éditeur de l'édition originale.)

[3]: Voir au tome IV, page 442, le pamphlet : Baccalauréat et Socialisme (Note de l'éditeur de l'édition originale.)

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